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Harcèlement sexuel: stop!

Une main d'homme tendue en direction d'une serveuse.
© Thierry Porchet

Quatre employées de l’hôtellerie-restauration ont eu le courage de témoigner à Genève des agissements qu’elles ont subis. Un phénomène récurrent dans la branche. Entre harcèlement sexuel et moral, patrons, chefs, collègues et clients profitent souvent de la précarité du personnel féminin. Une situation dénoncée par Unia au niveau national à la suite d’un sondage éloquent

Ces deux dernières années, la région genevoise d’Unia a vu remonter de nombreux cas de harcèlement, notamment sexuel, dans le secteur de l’hôtellerie-restauration. Un sondage mené au niveau national (lire ci-dessous) confirme cette tendance. Effectivement, 42% des personnes interrogées avouent avoir déjà été victimes de mobbing au travail, et 27% de harcèlement sexuel (dont 100% sont des femmes!). Qui est l’auteur de ces actes? Un collègue (39%) et dans 37% des cas, il s’agit de l’employeur. Les 24% restants des auteurs sont des clients. Enfin, le plus terrifiant, 77% des personnes sondées déclarent que leur employeur ne les a ni défendues, ni aidées.

«Il est extrêmement préoccupant de voir que les femmes ne sont pas en sécurité sur leur lieu de travail», dénonce Camila Aros, secrétaire syndicale à Unia Genève, lors d’une conférence de presse convoquée le 17 mai. «L’employeur est censé protéger son employé et doit veiller à faire cesser ces agissements. S’il ne le fait pas, il devient lui aussi responsable.»

Entre colère, larmes et dégoût, quatre femmes victimes d’abus ont eu le courage de témoigner anonymement des agissements qu’elles ont subis.

Les quatre femmes cachées derrière une banderole Unia "Du respect, du temps, de l'argent".
Quatre femmes victimes de harcèlement sexuel et moral dans divers établissements ont témoigné des terribles agissements qu’elles ont vécus, renforcés pour certaines par la précarité de leur statut de séjour en Suisse. © Thierry Porchet

 

Mary*, employée dans un fast-food

«C’est la terreur qui régnait, avec deux groupes distincts: les harceleurs, qui étaient dans les petits papiers du directeur, et les harcelés, dont je faisais partie. On me donnait des chemises trop petites qui laissaient apparaître mon soutien-gorge et on a refusé de m’en commander des autres, soi-disant par manque d’argent (on parle d’une grande chaîne de restauration rapide américaine, ndlr). Le directeur a commencé à tenir des propos déplacés à mon égard, à avoir les mains baladeuses. Je me retrouvais dans des situations où il me coinçait physiquement, et pour m’extirper, je devais lui passer devant et il ne manquait pas de me caresser au passage. J’allais mal, j’ai demandé à être mutée dans un autre restaurant à Genève. J’ai été reçue à plusieurs reprises par des supérieurs, dont une directrice, mais personne n’a jamais rien fait pour m’aider. J’ai été entendue, mais rien n’a bougé. On m’a clairement laissé entendre que je n’étais pas la première et qu’ils savaient ce qu’il se tramait, mais personne n’a bougé, et personne ne m’a soutenue.

Je me suis rapprochée d’Unia et une plainte pénale a été déposée, mais n’a rien donné, car il n’y avait aucun témoin. Plus tard, j’ai appris que ce même directeur avait été condamné en France pour des faits similaires dénoncés par sept employées, et c’est seulement à la suite de ce jugement français qu’il a été licencié de son poste à Genève. Ironie du sort, la personne qui m’a formée à l’interne sur le harcèlement sexuel était l’un des harceleurs de l’entreprise… Depuis, j’ai été licenciée.»


Isabel*, employée dans un fast-food

«C’était mon premier job, j’avais 18 ans et je suis restée trois ans. Ma mère y travaillait aussi, à un poste supérieur. Tout allait bien, jusqu’à ce qu’on commence à se faire harceler. Quand je me suis plainte à mon directeur, il m’a dit que le harceleur en question ne sera pas inquiété, donc soit je l’acceptais, soit je pouvais “me casser”. Ma mère est partie en arrêt maladie pour dépression, et là, on s’est acharné sur moi. Il s’agissait de collègues hommes, plus âgés, à des postes comparables ou supérieurs. Ils me disaient qu’ils aimeraient bien me prendre dans la réserve, ou alors qu’ils aimeraient bien que je leur fasse une fellation pour voir quel effet ça fait avec mon piercing à la langue. C’était aussi des remarques sexuelles sur des clientes, ou sur ma vie privée. Un jour, j’ai réclamé un nouveau pantalon, car le mien depuis le temps s’était troué et le directeur m’a répondu qu’il n’avait pas de XXXL pour moi – alors que je porte du M – et que de toute façon, il n’y avait pas d’argent. J’ai commencé à perdre du poids, à consulter et j’ai ensuite été hospitalisée et mise sous antidépresseurs. J’ai cumulé les arrêts maladie et j’ai été licenciée après la période de protection.»


Chloé*, serveuse originaire d’Espagne

«Quand je suis arrivée en Suisse, on m’a parlé d’un chef d’équipe qui cherchait du personnel pour son restaurant. Nous n’étions que des femmes, jeunes, sans statut légal et nous ne savions pas le français. Il nous parlait sans arrêt de sexe, nous rabaissait et nous menaçait. Il faisait tout pour qu’on se retrouve seules avec lui. Plusieurs fois, il s’est touché devant moi, dans sa camionnette ou dans le local du restaurant. Il disait: “Demande à unetelle ce qu’il faut me faire pour que tes vacances soient acceptées.” J’ai jamais osé demander à mes collègues si elles étaient passées à l’acte, mais je sais qu’il a baissé son pantalon devant une jeune employée de 18 ans et que l’affaire a été étouffée, et qu’une autre s’est vu annuler ses congés car elle a refusé de coucher avec lui.

Un ami m’a conseillé de vite partir. J’ai voulu le dénoncer, mais aucune collègue n’était prête à me soutenir, car elles n’avaient pas de papiers. Il continue, car personne ne parle, mais j’ai appris qu’il avait ouvert son propre restaurant, et plus de trois ans après, j’ai encore la boule au ventre de savoir qu’il continue à harceler d’autres femmes.»


Julia*, serveuse originaire d’Albanie

«Je travaillais seule avec ce patron de bar qui a accepté de m’offrir cet emploi alors que je n’avais pas de papiers. Il a commencé par me draguer et me faire des avances. Quand je l’ai stoppé, il s’est montré agressif. Il disait aux clients que j’étais une salope et que je couchais avec tout le monde. Il m’a poussée contre la table, me prenait fort par le bras à m’en faire des bleus. Il me rabaissait et abusait de ma situation. Je travaillais sept jours sur sept à 10 francs l’heure, au noir, sans jour férié ni treizième salaire. Un jour, il a baissé mon salaire en me disant: “Tu peux partir, mais je sais que tu resteras car tu n’as pas le choix.” Au bout d’un an et demi, je l’ai menacé d’aller voir Unia et il m’a mise dehors, sans me payer mes deux derniers mois de boulot. Il m’a envoyée me faire foutre, textuellement, et a menacé de me tuer moi et ma famille. J’ai souffert d’angoisses et de dépression. Je pensais être forte, mais il m’a détruite. Je ne dors pas et je suis sous médicaments.»

Une plainte pénale est en cours pour usure et une procédure civile également pour obtenir les arriérés de salaire.

* Prénoms d’emprunt.

Camila Aros durant la conférence de presse.
Secrétaire syndicale à Unia Genève, Camila Aros a dit sa grande préoccupation sur le fait que 77% des personnes harcelées sexuellement ou victimes de mobbing n’ont pas été défendues par leur employeur, alors qu’il est censé les protéger et faire cesser ces pratiques. © Thierry Porchet

 

Des conditions de travail peu reluisantes

Unia a présenté le 17 mai les résultats de son sondage lancé en février afin de saisir l’ampleur des problèmes rencontrés par les salariés de la branche dans toute la Suisse. Des conclusions «catastrophiques et inquiétantes» en matière de violations systématiques des conditions de travail, selon Camila Aros. Au niveau de la planification du travail, il apparaît que, dans 40% des cas, le délai de deux semaines minimales n’est pas respecté. Les 45% des sondés disent ne pas pouvoir prendre leur pause, bien qu’elles soient déduites de leur salaire, et 20% se voient supprimer leurs jours de repos. Par ailleurs, 73% des participants affirment être dérangés de temps en temps, voire tout le temps, en dehors de leurs heures de travail. Quant au salaire, seulement 17% des sondés se disent satisfaits, et il s’agit en général d’employés qui bénéficient d’un salaire minimum cantonal…

Pour Unia, il est urgent que des solutions soient trouvées dans l’hôtellerie-restauration. Des propositions sont déjà sur la table. D’ailleurs, en février le syndicat a remis à l’association patronale GastroSuisse une pétition avec plus de 10000 signatures demandant des améliorations conventionnelles. «Des revendications pour prévenir et protéger les employés du harcèlement sont également en cours d’élaboration», informe la syndicaliste.

Enfin, Unia appelle toutes les salariées du secteur à descendre massivement dans la rue le 14 juin prochain pour revendiquer leurs droits.

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