Faire reconnaître les torts subis

vêtements dans une vitrine
© Neil Labrador/Archives

Employée d’un grand magasin du luxe à Genève, Christine a vécu une situation dramatique, entre pressions, burn-out, perte du bébé qu’elle portait et licenciement ce printemps. Son affaire soulève non seulement le problème d’absence de protection en cas de maternité, mais également celui du non-respect des droits syndicaux. 

Christine* a été licenciée d’un grand magasin genevois après avoir fait une fausse couche et contacté le syndicat Unia. Une double discrimination, dénonce son avocate Me Moreau

On pourrait sans trop de problèmes qualifier Christine* d’employée modèle. Embauchée en 2014 chez Globus à Genève, elle fait tout de suite bonne impression, se montre très performante et se voit rapidement confier un poste fixe. «Tout allait bien, nous avions de belles conditions de travail, se rappelle-t-elle. Nous offrions un véritable service de luxe avec beaucoup de personnel sur les surfaces de vente.»

A partir de 2015, la situation se gâte. Des licenciements sont prononcés et la politique change. «Nous sommes devenus des machines à vendre. Nous étions convoqués sans arrêt pour faire le point sur les chiffres réalisés, on nous envoyait des clients mystères, bref ce n’était plus du tout un climat serein.» Ce n’est pourtant pas le rythme ni la charge de travail qui impressionnent Christine, passionnée par son métier. «J’ai toujours accompli mes tâches avec plaisir. Mais à partir du jour où j’ai exprimé un désaccord avec ma responsable, les choses ont été plus compliquées. C’était des petits problèmes au quotidien, qui ont fini par me dégoûter de mon job.»

Burn-out

Christine commence à avoir la boule au ventre à l’idée d’aller travailler et de fortes migraines apparaissent, accompagnées de vertiges, jusqu’à en tomber dans les pommes. «Malgré cela, je venais travailler. Pour m’arrêter, il fallait vraiment que je ne puisse plus tenir sur mes jambes et, quand c’était le cas, je ne m’absentais jamais plus de quelques jours, justifiés par des certificats médicaux.»

A la suite de ces épisodes, la vendeuse va recevoir des avertissements. Oralement, ses supérieurs mettaient en cause ses migraines, mais sur le papier, on lui donnait d’autres raisons.

Sa santé finit par lâcher: «Je n’arrivais plus à me lever de mon lit, je ne savais pas ce qui m’arrivait, je pleurais sans arrêt.» Son médecin pose le diagnostic: Christine fait un burn-out, et sera en arrêt six mois. Pendant cette période, elle reçoit un contrôle de l’assurance de son employeur. «Cette dame m’a beaucoup apporté, elle m’a sauvé la vie à ce moment-là. Elle a confirmé qu’il était absolument nécessaire que je sois arrêtée.»

A son retour, les choses semblent aller mieux. Christine se voit même confier un nouveau poste, plus prestigieux. «Ils ont fait beaucoup d’efforts», reconnaît-elle. De son côté, les migraines s’estompent. «J’étais suivie par un ostéopathe qui m’aidait, et je me sentais de nouveau à l’aise sur mon lieu de travail.» Ainsi, pendant plusieurs mois, sa santé se stabilise et les rapports de travail s’apaisent.

Espoir avorté

Au mois de mai 2019, Christine apprend qu’elle attend un bébé et se réjouit de cette nouvelle étape dans sa vie et celle de son mari. Début août, la nuit avant de reprendre le travail après une semaine de vacances, elle doit se rendre à l’hôpital à la suite de douleurs abdominales et y passe la nuit. Le lendemain matin, elle prévient sa responsable du fait qu’elle ne pourra pas travailler ce jour-là et revient le lendemain à son poste. Aucune remarque du côté de l’employeur, qui décide d’attendre quelques jours pour la convoquer. «J’ai senti que c’était reparti. Mes supérieurs m’ont adressé un nouvel avertissement en me reparlant de mes anciennes migraines et d’absences qui dataient d’avant mon arrêt. Ils m’ont reproché de ne pas avoir prévenu que j’étais aux urgences alors que j’y avais passé la nuit, c’était une question de bon sens.» Pour Christine, c’en est trop. Elle quitte la pièce, incapable d’en entendre plus. «Après avoir repris mes esprits, je suis revenue et ils ont insisté pour que je signe le document qu’ils me soumettaient, chose que j’ai refusé de faire. J’étais désemparée, la Terre s’écroulait sous mes pieds une nouvelle fois.» Christine est secouée, elle se sent humiliée, victime d’acharnement et d’injustice. Le lendemain, elle reçoit l’avertissement par courrier chez elle. Elle est effondrée. Deux jours plus tard, elle perd son bébé. «Il n’y avait plus d’activité cardiaque...»

Le couperet tombe

Quand elle reprend le travail après sa fausse couche, son chef lui présente ses condoléances et parle de «nouveau départ» en lui promettant de retirer son avertissement. Elle est même félicitée pour ses chiffres. Christine, elle, essaie de faire bonne figure malgré le drame qu’elle vit. On la reconvoque pour lui dire que, finalement, l’avertissement ne pourra pas être retiré mais que la confiance doit être maintenue. «J’ai trouvé ça inouï.» Elle se souvient, émue, qu’un responsable lui a dit: «La cigogne repassera, ne vous inquiétez pas.» La vendeuse est meurtrie. «C’était terrible, en plus d’avoir perdu un bébé, je devais subir cela. J’étais dans un état catastrophique.» C’est là que la salariée pousse la porte d’Unia à la recherche d’une aide juridique. Le syndicat contacte l’employeur au sujet de ces avertissements infondés et tente une négociation. Globus rejette les propositions formulées par Unia et, sans information préalable, envoie son licenciement à Christine en mai 2020. Elle rendra son tablier en juillet dernier.

Tribunal des prud’hommes

Pour Me Céline Moreau, son avocate, cette affaire soulève plusieurs questions. Celle, dans un premier temps, de la protection des femmes enceintes. «L’interdiction de la discrimination fondée sur l’état de grossesse doit s’appliquer que celle-ci aille à son terme ou pas. Par ailleurs, le niveau de stress très important dans lequel était ma cliente n’était pas propice à une grossesse qui s’est interrompue dans des conditions particulièrement douloureuses.» Outre cette problématique de discrimination, et de santé et de sécurité au travail dans les cas de fausses couches, la question des droits syndicaux est aussi présente. «Ce licenciement qui fait suite à l’intervention d’Unia pour défendre les droits de Christine pose question s’agissant du congé-représailles.»

Me Moreau et Christine se sont opposées au licenciement et sont sur le point de lancer une procédure prud’homale pour demander des dédommagements d’ordre financier.

Christine, sans emploi à ce jour après être retombée dans une dépression sévère, en attend beaucoup. «J’aime mon travail, mes résultats le prouvaient. Ils m’ont toujours dit que j’étais irremplaçable et ils m’ont licenciée quand même. La seule manière de me sortir de cette histoire la tête haute serait que mon ancien employeur reconnaisse les torts que j’ai subis.» Et son avocate de conclure: «Les conséquences ont été tragiques pour Christine, elle aurait dû être mieux protégée. Maintenant, notre objectif est de faire valoir ses droits.

Contacté à travers son service de presse, Globus n'a pas souhaité faire de déclaration, mais assure qu'il respecte systématiquement ses obligations légales.

 

*Prénom d’emprunt.