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La révolte des ferrailleurs s’organise

Des ferrailleurs masqués et des syndicalistes.
© Olivier Vogelsang

«Pour pouvoir payer des salaires conventionnels et les charges sociales, une entreprise devrait facturer entre 700 et 1000 francs la tonne de ferraille. Aujourd’hui, les entreprises principales paient entre 200 et 400 francs la tonne, et c’est le dernier maillon de la chaîne, le travailleur, qui trinque», a déclaré José Sebastiao, secrétaire syndical chez Unia.

Après l’arrêt de plusieurs chantiers de ferraillage à Genève, des travailleurs se soulèvent pour dénoncer leur exploitation et exiger des conditions de travail et de vie dignes. Certains n’ont plus été payés depuis trois mois, d’autres n’ont touché qu’un salaire de misère

La situation est extrêmement tendue pour les ferrailleurs au bout du lac. A la suite de l’arrêt de plusieurs chantiers dans le canton par les inspecteurs paritaires après avoir constaté des infractions, des dizaines de travailleurs – pour certains déjà plus payés depuis trois mois – se retrouvent sur le carreau. Deux entreprises administrées par des cousins sont pointées du doigt. Réunis en assemblée générale le 23 mars, une cinquantaine de ferrailleurs ont mandaté les syndicats Unia, Sit et Syna pour les défendre et mettre un stop à cette exploitation, hélas!, bien connue dans le secteur. En effet, la problématique n’est pas nouvelle, car les syndicats genevois dénoncent depuis vingt ans la sous-traitance abusive dans le ferraillage. «Les grandes entreprises de la place sous-traitent cette partie à des prix tellement bas qu’il est impossible que les travailleurs soient correctement payés aux tarifs conventionnels», explique Thierry Horner, du Sit, lors d’une conférence de presse organisée par les trois syndicats le 28 mars dernier. Ceux-ci informent que 80% des employés de la branche n’ont pas de statut légal. Ce jour-là, une quinzaine de ferrailleurs sont présents pour témoigner (lire ci-dessous), presque tous originaires du Kosovo et de Macédoine du Nord. Le rendez-vous a été donné à Plan-les-Ouates, devant le chantier public du futur tramway, à l’arrêt.

Montages frauduleux

Les deux entreprises pointées du doigt sont bien connues des syndicats. Leurs administrateurs n’en sont pas à leur coup d’essai, avec plusieurs faillites à leur actif et des centaines de milliers de francs de cotisations sociales impayées ou en retard. Sentant une nouvelle fois le vent tourner, les dirigeants ont mis la pression aux employés pour qu’ils signent une «convention de rupture de commun accord du contrat de travail» les libérant de toute obligation dès le 21 mars, sans aucun préavis ni indemnité.

Ce qui est curieux, rapportent les syndicats, c’est que, malgré les faillites et les radiations à répétition, les entreprises générales et les maîtres d’ouvrage continuent de travailler avec ces deux entreprises. Le nerf de la guerre, c’est le prix. «Pour pouvoir payer des salaires conventionnels et les charges sociales, une entreprise devrait facturer entre 700 et 1000 francs la tonne de ferraille, explique José Sebastiao, secrétaire syndical chez Unia. Aujourd’hui, les entreprises principales paient entre 200 et 400 francs la tonne, et c’est le dernier maillon de la chaîne, le travailleur, qui trinque. A moins de 700 francs la tonne, l’entreprise mandataire sait que les salaires et les charges sociales ne pourront pas être payés, elle est donc complice de cette exploitation.»

Unia, le Sit et Syna dénoncent des systèmes «mafieux» qui se sont mis en place et qui frisent le délit pénal de traite d’êtres humains: salaires de misère (ou pas de salaire), faux contrats, non-déclaration aux assurances sociales, etc., le traitement de ces ouvriers est impensable dans une ville internationale et riche comme Genève en 2023…

Revendications

Aujourd’hui, la coupe est pleine et les travailleurs sont prêts à se mobiliser pour se faire, enfin, entendre.

Un courrier a été adressé à la conseillère d’Etat en charge de l’Economie et de l’Emploi, Fabienne Fischer, contenant la résolution des ferrailleurs votée le 23 mars; les revendications sont plurielles. Ils demandent dans un premier temps la convocation immédiate d’une séance de crise entre les partenaires sociaux pour trouver une solution à ce conflit mais aussi à l’ensemble du secteur. Ils exigent des entreprises membres des associations patronales l’internalisation du secteur du ferraillage afin de mettre fin à la sous-traitance abusive. «Nous lançons également un appel public aux employeurs afin qu’ils revalorisent immédiatement le prix de la tonne de ferraille par leurs sous-traitants, dans le but de faire primer les conditions de travail sur les intérêts économiques», lance José Sebastiao. Enfin, les ferrailleurs et leurs syndicats demandent au Conseil d’Etat d’intervenir auprès du Secrétariat d’Etat aux migrations pour négocier la régularisation des travailleurs sans statut légal, «seule solution pour défendre leurs droits et sortir de la précarité».

«On assiste à une minirévolution des ferrailleurs qui n’acceptent plus cette situation et qui sont prêts à tout, jusqu’à faire la grève, pour faire valoir leurs droits», termine le syndicaliste.

Syndicaliste, bras levé.
«On assiste à une minirévolution des ferrailleurs qui n’acceptent plus cette situation et qui sont prêts à tout, jusqu’à faire la grève, pour faire valoir leurs droits» a encore affirmé le syndicaliste. © Olivier Vogelsang

 

Témoignages - «Nous demandons juste le droit de travailler»

Cinq ferrailleurs ont accepté de témoigner de leur situation. Tous sont originaires du Kosovo ou de Macédoine du Nord, et aucun d’entre eux ne bénéficie de permis de séjour. Ils travaillaient tous pour les entreprises épinglées par les inspecteurs paritaires, que nous avons décidé d’appeler L et O pour ne pas les citer.

Ejup: «Je suis à Genève depuis 2014. J’ai toujours travaillé comme ferrailleur, sans jamais m’arrêter. J’ai toujours payé mes factures, jamais eu une amende. Mes enfants vont à l’école et à la garderie. J’étais employé depuis cinq ans par l’entreprise L: le salaire était parfois payé en retard mais le montant était correct. La semaine dernière, le chantier a été arrêté. J’ai accepté de signer la rupture de contrat, car on nous a dit qu’on allait être repris par une agence temporaire, mais cette dernière est remontée jusqu’à l’Office cantonal de la population et des migrations, car je n’ai pas de permis de séjour, et ils ont répondu que je n’avais pas le droit de travailler sur le territoire. Maintenant, je suis dans une situation compliquée. Je suis honnête, j’ai tout fait dans les règles et on me demande de partir. Certes, il n’y a pas la guerre en Macédoine du Nord, mais il y a la guerre du pain, et je ne veux pas de cela pour ma famille.»

Argend: «Je travaille chez L depuis neuf ans, et tout allait bien jusqu’à présent. Mais là, nous ne sommes plus du tout contents: cela fait trois mois que je n’ai pas reçu de salaire. Personne ne sait pourquoi, personne ne comprend. Le patron nous répond que les comptes sont bloqués… J’ai fait une demande de permis de séjour, mais elle a été refusée, j’ai fait recours avec l’aide d’un avocat. On espère que les syndicats et l’Etat trouveront une solution.»

Raif: «Depuis 2012 que je suis en Suisse, c’est toujours les mêmes histoires avec les entreprises de ferraillage. Elles profitent de notre situation et de notre vulnérabilité, on est des victimes. J’étais chef d’équipe, mais j’étais payé comme un manœuvre, sans parler des différences qu’il pouvait y avoir parfois entre le montant sur la fiche de salaire et le montant réellement versé sur mon compte. J’ai fait une demande de régularisation, mais elle m’a été refusée, car je résidais en Suisse seulement depuis sept ans. J’espère que la prochaine sera la bonne.»

Tom (prénom d'emprunt): «Je travaille pour O et le chantier a aussi été arrêté. Depuis, je n’ai plus de nouvelles. J’ai été payé pour le mois de février, mais j’attends de voir si ce sera le cas pour le mois de mars. Je suis inquiet pour la suite. Au Kosovo, j’étais dans l’agriculture, notamment la viticulture, et depuis mon arrivée en Suisse en 2006, je n’ai fait que du ferraillage. Les premières années, je ne gagnais jamais plus de 4000 francs.»

Avdi: «Mon patron ne m’a pas expliqué ce que disait la lettre, je n’ai pas compris ce que je signais, c’était vicieux. Je n’ai pas été payé depuis trois mois alors que je dois régler mes factures, et nourrir ma famille. J’ai dû emprunter de l’argent à mes proches. Je suis là depuis 2011 et ma femme et mon fils m’ont rejoint il y a trois ans: il a 15 ans, va à l’école et s’est fait des amis. Il est heureux ici. Mon permis de séjour m’a été refusé en 2019. Je ne veux pas le chômage ou l’aide sociale, je demande juste à pouvoir travailler en règle et ne plus être exploité.»

A qui la faute?

Dans une lettre destinée à la presse, l’administrateur de L dénonce les «injustices flagrantes» auxquelles sont confrontées les petites entreprises du secteur de la construction. «Nous sommes victimes d'un système corrompu, dominé par des grandes entreprises qui imposent des prix dérisoires pour la sous-traitance, nous obligeant à travailler dans des conditions intenables. En plus de cela, ces entreprises retardent les paiements, plaçant nos trésoreries et notre capacité à payer nos employés en péril.» Ce dernier dit comprendre que ses employés, sans le sou, se soient adressés aux syndicats pour se défendre, mais explique que le non-paiement de leurs salaires «est directement lié aux impayés de ces grandes entreprises».

De son côté, Nicolas Rufener, secrétaire général de la Fédération des métiers du bâtiment qui qualifie ces accusations de fallacieuses, répond que ce n’est pas en stigmatisant les entreprises principales qu’on trouvera une solution. «Le dossier est beaucoup plus complexe qu’on ne l’imagine. Cela peut paraître regrettable, mais la réinternalisation du ferraillage est très compliquée à mettre en œuvre. Quant au prix de la pose, celui avancé par les syndicats ne repose sur rien. Et je crains que, même si les entreprises payaient 700 à 1000 francs la tonne, la différence irait sans doute dans la poche de ces patrons véreux, et pas aux travailleurs.» Nicolas Rufener admet qu’il y a peu d’entreprises de ferraillage dans le canton et que toutes garantissent respecter les règles. «Nous n’avons pas d’autres solutions que de leur faire confiance.» Pour le représentant patronal, il n’y a pas de solution facile, mais plusieurs leviers à activer, en matière de contrôles et de sanctions paritaires, mais aussi à travers la limitation du travail temporaire et la modification de la Loi sur le travail, qui entreront bientôt en vigueur. Des mesures qui contraindront toutes les entreprises à se mettre en conformité et à pratiquer les bons prix. «Cela est parfois difficile à faire valoir mais les entreprises ont une responsabilité à porter et elles doivent réfléchir à leur modèle économique. Il y a un moment où elles doivent accepter de ne pas descendre jusqu’à un certain prix.»

Enfin, le Département de l'économie et de l'emploi a informé que Fabienne Fischer, prenant le problème très au sérieux, répondra aux syndicats dans les meilleurs délais.

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