Genève fait front contre le G7
En ce 14 juin, les collectifs romands de la Grève féministe étaient en tête de cortège.
A la veille de l’ouverture du sommet à Evian, la grande manifestation féministe et No-G7 a rassemblé des dizaines de milliers de personnes au bout du lac. Un succès incontestable.
Sous un soleil de plomb, le cortège s'élance vers 15h30 du parc Mon Repos, en direction du Quai Wilson. Une foule colorée, festive, bruyante et déterminée à faire passer son message. Au total, pas moins de 30'000 personnes sont présentes selon les organisateurs, 20'000 selon la police. En tête, on retrouve la Grève féministe, dont les militantes sont venues en masse des quatre coins de la Suisse romande. Ensuite, c’est un joyeux melting pot, la coalition No G7 regroupant environ 200 associations, syndicats et partis de gauche. Dans le cortège, on rencontre des personnes de tous les âges, on parle plusieurs langues et les luttes sont diverses mais convergent sur un point: faire front commun et riposter contre le fascisme, l’impérialisme et le capitalisme. On croise, entre autres, le bloc pro-palestinien, qui crie à l’unisson «Nous sommes tous des enfants de Gaza!» et «Free Free Palestine!», mais aussi le bloc révolutionnaire, les militants kurdes, les syndicats ou encore les écologistes.
Le lac est à nous
La manifestation progresse dans le calme et la bonne humeur, contenue entre des grillages et le lac - où se trouvent quelques baigneurs qui ont dû passer à côté de l’actualité. Les rues adjacentes sont désertées, donnant à Genève des airs de ville fantôme. Un peu avant le Pont du Mont-Blanc, qui a été évincé du parcours par les autorités genevoises, l’un des membres du mouvement No-G7 prend le micro. «A Evian, une poignée de chefs d’Etats s’apprête à prendre des décisions qui nous affectent tous, et aujourd’hui on est des dizaines de milliers à les recevoir. Depuis des semaines, les autorités ont tenté de terroriser la population, ont essayé de construire un mur entre le mouvement No-G7 et la population genevoise, cantonnant notre manif aux quartiers populaires, mais on organise la riposte. La ville est au peuple, la solidarité est une arme, et de Genève à Evian, le lac est à nous!» En ébullition sur fond de musique électro, la foule répète la formule.
Les amateurs de slogans et de pancartes ont été servis. «Ni chair à canon ni chair à patron, faisons bloc contre leur monde», «Not all men, but a lot quand même», «Faites taire cette Trumpette», «Les 7 corbeilles du monde» ou encore «G7 ans d’âge mental», voilà un petit aperçu des pépites croisées dans le cortège. L’ambiance musicale est aussi de qualité avec fanfare et tambours féministes, invitant à la danse.
Casseurs isolés
Si l’immense majorité des manifestants présents sont pacifistes, scandant des «Siamo tutti antifascisti» ou encore «Tout le monde déteste le G7», des petits groupes isolés de black blocks s’en prennent à quelques vitrines, à une voiture et à du matériel urbain dans les quartiers de la gare et des Nations. Les commerces sont épargnés. Les unités de police, postées aux carrefours et restées en retrait jusque-là, interviennent à la fin, lors du retour au parc Mon Repos. A coups de gaz lacrymogènes et de canons à eau, elles dispersent la manifestation et annoncent que le rassemblement n'est plus autorisée. Les quelques 200 personnes restées sur place, dont la plupart étaient des organisateurs, sont encerclées à l’entrée du parc par les forces de l’ordre un peu avant 21h et relâchés au compte-goutte après contrôle d’identité, jusqu’à 6h du matin.
Les collectifs romands de la Grève féministe ont dénoncé dans un communiqué de presse une réaction disproportionnée et arbitraire de la part des forces de l’ordre. «Alors même que ces personnes ont négocié et organisé la mobilisation ainsi que porté le poids de la défense de notre droit de manifester, la répression qui s'abat sur elleux comme sur le reste des manifestantexs est complètement démesurée.» Les syndicats genevois ont eux qualifié cette «prise d’otage» de «punition collective qui n’a plus rien à voir avec la sécurité publique». La police a quant à elle indiqué avoir procédé à plusieurs interpellations et estimé que les dégâts causés ont été «limités au regard du nombre important d'éléments perturbateurs identifiés».
«Cette nasse est une opération punitive»
Dimanche 14 juin, une nasse policière de plus de 300 personnes à la sortie du parc de La Perle du lac a duré toute la nuit. Le lendemain, dans un communiqué, la coalition No G7 écrit qu’elle a concerné la quasi-totalité de ses porte-paroles ainsi que l'équipe de la Team d'autoprotection (TAP) avec ses gilets jaunes. «Des personnes mineures et des personnes extérieures à la manifestation (touristes, passantexs et travailleurs et travailleuses d'une buvette) se sont également retrouvées nassées dans des conditions humiliantes. Cette opération policière est inqualifiable.» La coalition réclame des excuses publiques de la part de Carole-Anne Kast, conseillère d’Etat en charge de la Police et du procureur Olivier Jornot. Des plaintes pourraient être déposées également.
«Cette nasse est une opération punitive contre les manifestants et les organisateurs. Elle semble avoir été prévue à l’avance par les autorités, car la police était prête», note, outré, Jean-Michel Bruyat, membre de la TAP, militant de la Romandie insoumise (membre de la coalition No G7), secrétaire syndical de métier. Une mère de famille pleurait, car ses enfants étaient seuls à la maison. Les batteries de son téléphone étant à plat, elle était très inquiète.» Il revient sur ce qu’il qualifie d’une opération perverse. «J’étais sur le point de sortir du parc pour rejoindre ma voiture, quand on a été encerclés. Des gens qui avaient pique-niqué durant la journée se sont retrouvés pris en otage. Un restaurateur, pas franchement de gauche, n’était vraiment pas content. Une journaliste, malgré sa carte de presse, n’a pas pu sortir non plus», relate le militant.
«Une privation de liberté»
«On ne nous a donné que des bribes d’information. La plupart des flics ne parlaient pas français. On a reçu quelques couvertures de survie, mais pas assez. Et de l’eau, c’est le cas de le dire, au compte-goutte. Je suis resté debout à piétiner, car il faisait froid et très humide. Des toilettes mobiles ont été amenées plusieurs heures après le début du nassage et en quantité insuffisante. Les contrôles d’identité ont commencé seulement trois ou quatre heures après. Pourquoi si tard et si lentement?» questionne-t-il, alors qu’aucun black bloc n’était parmi eux. «Heureusement, les enfants et les familles ont pu sortir les premiers, vers minuit. Pour ma part, mon identité et une photo ont été prises vers 3h du matin. Certains sont restés jusqu’à 6h. J’ai marché une heure pour rejoindre ma voiture. Pour celles et ceux qui devaient prendre un train, je ne sais pas comment ils ont fait, ni dans quel état les personnes sont allées travailler?» Pour Jean-Michel Bruyat, il est important de ne pas en rester là. Déposer plainte est une option face à cette atteinte du droit de manifester et à cette répression démesurée. Le rapport du Centre pour l’action non violente (Cenac) qui a joué le rôle d’observateur indépendant pendant toute la manifestation est attendu ces prochains jours. Interrogé par Le Courrier, l’avocat Olivier Peter estime, quant à lui, que «de nombreuses questions juridiques se posent, qui ouvrent des voies de contestation multiples». Il explique au quotidien: «La nasse est une privation de liberté, qui doit reposer sur une base légale et être proportionnée. Le fait qu’il y ait des violences dans un cortège ne prive pas les manifestant·es pacifiques d’exercer leurs droits. En l’espèce, il n’y a donc pas de justification à cette privation de liberté considérant que les manifestant·es nassé·es ne représentaient pas un danger pour l’ordre public et qu’ils et elles étaient facilement identifiables.»
Aline Andrey