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Des employés au pain sec

fournil de pierre
© Thierry Porchet

Devant la boulangerie Le Fournil de Pierre, à La Chaux-de-Fonds, le 7 mars 2025, Unia avait dénoncé les pratiques managériales de la direction. En juin, la société faisait faillite. Parallèlement, la Boulangerie-Pâtisserie Pierre reprenait la dizaine d’enseignes du canton.

Alors que la Boulangerie-Pâtisserie Pierre, qui compte une dizaine de succursales dans le canton de Neuchâtel, a demandé sa mise en faillite, deux anciens employés témoignent.

Fâché et dégoûté, Julien Trassart témoigne dans l’espoir de mettre fin aux pratiques indignes de son ex-employeur. Ce boulanger-pâtissier-chocolatier-traiteur, 17 ans de métier à son compteur, a quitté le nord-est de la France pour venir travailler au Locle. Cela faisait quelques années que sa famille dans le Haut-Doubs l’invitait à se rapprocher. «J’ai vu l’offre d’emploi du Fournil de Pierre. Je suis venu faire quelques jours d’essai. Pierre-André Sommer m’a payé l’hôtel et fait miroiter un salaire de 5000 à 6000 francs, ainsi qu’un poste de chef. J’avais un précontrat. J’ai trouvé une maison avec un loyer de 950 euros par mois près de la frontière, en me disant que je pourrais la payer sans trop de problème. Tout m’avait l’air correct.» 

Confiant, Julien Trassart s’installe donc avec sa compagne et son fils de 14 mois. Début juin 2025, il entame son premier jour de travail… qui est aussi le dernier sous l’égide du Fournil de Pierre, qui déclare sa faillite. Comme ses collègues, c’est la nouvelle société Boulangerie-Pâtisserie Pierre qui l’emploie. «On devait faire les livraisons, alors qu’on n’était pas assuré pour conduire le véhicule. On n’avait pas de pause, alors qu’on nous déduisait une demi-heure. On n’a jamais su si nos cotisations sociales avaient été payées, et si la demande de permis de travail avait été faite. En théorie, j’étais payé 4400 francs brut, avec des horaires de nuit. Dans les faits, c’était au lance-pierre, 1500 ou 2000 francs de temps en temps, sans fiche de salaire. Je suis tombé dans une misère pas possible. J’ai dû vendre beaucoup de mes biens pour nourrir ma famille et payer l’essence pour aller travailler. Je n’étais pas le seul. On a demandé plusieurs fois du respect et le paiement de nos salaires. On nous disait demain, demain, toujours demain… On insistait. C’était le principal sujet de discussion avec les collègues. Sommer dirigeait toujours. Ledit patron, Samuel, nous traitait comme des moins que rien. On s’en ramassait plein les dents.» 

La situation financière de Julien Trassart se détériore très vite. «J’ai eu des loyers et des factures de retard, des tensions avec ma compagne, et une telle pression que ça m’est tombé dessus mentalement. J’ai craqué. On était beaucoup à être au bord de la crise. Après un arrêt maladie de quelques jours, j’ai posé ma démission début novembre. Dans les deux semaines qui ont suivi, cinq autres employés sont partis. Il nous a fallu ce temps pour comprendre que ça n’irait jamais mieux…»

Hygiène déplorable
Le témoignage d’un de ses anciens collègues, qui préfère rester anonyme, lui fait écho. Il précise: «On n’avait jamais deux jours de repos d’affilée. Les horaires, c’était n’importe quoi. Rien n’était planifié.» Le boulanger souligne aussi que le service de l’hygiène avait fait fermer le laboratoire du Locle à la suite d’un contrôle. «On travaillait sans eau chaude. Les plaques étaient pleines de rouille, on avait ordre de ne pas mettre de film de protection sur les bâtons de pâte. Des produits périmés, même de la viande, étaient vendus. Je n’ai jamais vu un tel chaos dans l’organisation des matières premières et des horaires des ouvriers. Aucun respect! Quand ça a fermé au Locle, on a continué à Courtelary.» 

Soit dans le laboratoire de Monsieur Leuenberger, vice-président de l’Association suisse des patrons boulangers-confiseurs… Il relate aussi que les vendeurs étaient tous au bout du rouleau. «En fait, la direction a fait du mal aux ouvriers et aux clients. Je dois dire que j’ai peur qu’une nouvelle société soit ouverte par la même personne. Je ne pensais pas qu’en Suisse, un pays aussi carré et ordré, de tels agissements étaient possibles.» 

Comme une trentaine d’autres employés, ce boulanger, avec l’aide d’Unia, espère récupérer les nombreuses heures non payées. Il se dit aujourd’hui soulagé d’avoir retrouvé un poste dans une bonne boulangerie de la région, avec un patron respectueux. Il a retrouvé le goût du travail. Même écho du côté de Julien Trassart qui sort la tête de l’eau: «Mon patron actuel est très respectueux. J’ai pu rembourser une partie de mes dettes. Quand je parle de la Boulangerie-Pâtisserie Pierre autour de moi, encore ce matin avec le douanier en rentrant du boulot, tous n’en reviennent pas que ce soit possible.»

Une trentaine de dossiers chez Unia

En décembre, la Boulangerie-Pâtisserie Pierre, qui compte une dizaine de points de vente dans le canton de Neuchâtel, a demandé sa mise en faillite via son avocat. Son siège étant à Renan (BE), c’est au Tribunal régional de Moutier (déplacé entre-temps à Bienne) de se prononcer. Unia gère une trentaine de dossiers d’anciens employés. 

Céline Dupraz, responsable du dossier au service juridique d’Unia Neuchâtel, explique: «Nous avons deux types de situations, ceux qui ont travaillé pour le Fournil de Pierre et ceux qui ont commencé à la Boulangerie-Pâtisserie Pierre. Pour les premiers, nous tentons de faire reconnaître qu’il y a eu un transfert d’entreprise, ce qui aurait un impact sur le délai de congé. Cela signifierait également qu’on est face à une faillite frauduleuse. Pour les seconds, nous avons déposé des réquisitions de poursuite. Dans les deux cas, ce sont des milliers de francs que sont en droit d’espérer les employés; difficile à chiffrer sans fiches de salaire. Les pratiques de Pierre-André Sommer, directeur du Fournil de Pierre, sont particulièrement douteuses. Il a fait faillite le 5 juin. Or, la nouvelle société a été créée le 1er mai, avec certains de ses collaborateurs et avec le siège à son domicile…» 

Les doléances ne datent pas d’hier. Lors de plusieurs actions syndicales, Unia avait déjà dénoncé des conditions de travail désastreuses et un «management abusif». Et ce, dès le début du Fournil de Pierre, il y a plus de vingt ans. AA

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