Aller au contenu principal
Menu

Thèmes

Rubriques

abonnement

«La mixité avance à petits pas»

Nadia Lamamra
@ Olivier Vogelsang

Nadia Lamamra, chercheuse à la Haute école fédérale en formation professionnelle HEFP, associe l’apprentissage idéal à «une formation de qualité, respectueuse, tenant compte du jeune âge des apprentis qui choisiraient leur métier sans normes ni stéréotypes».

 

 

Le choix du métier et l’entrée dans la vie professionnelle pour une personne en apprentissage est encore profondément dicté par le genre. Le tour de la question avec la chercheuse Nadia Lamamra.

«Un pas en avant, deux pas en arrière». C’est avec cet intitulé, référence aux luttes féministes, que Nadia Lamamra, chercheuse à la Haute école fédérale en formation professionnelle HEFP, a donné en mars une conférence à la Maison de la femme, à Lausanne. La sociologue y a parlé du vécu des jeunes en apprentissage autour des questions d’égalité au travail et en formation. Tour d’horizon.

Quelles sont les inégalités liées au genre dans l’apprentissage?
On parle de métiers genrés, là où moins de 30% de l’un des deux sexes est présent. Plus les métiers sont masculinisés ou féminisés, plus les normes se rigidifient. Pour les filles insérées dans des métiers traditionnellement masculins, les mises à l’épreuve sont très courantes. Les pionnières succèdent aux pionnières… Autrement dit, la mixité avance à petits pas. Dans les secteurs encore dévolus aux hommes, les femmes sont rarement les bienvenues. Lors d’une enquête, une apprentie de la restauration relatait que ses collègues de cuisine avaient partagé leur étonnement sur sa longévité en regard de tout ce qu’elle avait dû endurer de leur part. Une paysagiste confiait, elle, qu’on lui avait littéralement scié la branche sur laquelle elle était assise. Enfin, je pense aussi à cette mécanicienne auto dont les clients rechignaient à lui laisser leur voiture. C’est aussi révélateur que certains employeurs disent préférer exclure les filles par «bienveillance», car les conditions de travail sont trop dures. Le fait de devoir «fourbir ses armes», «aiguiser son caractère», «supporter la douleur» semble être inhérent à ces secteurs masculinisés aux dires des formateurs et des collègues. Cette rudesse physique et verbale touche les filles, mais aussi les garçons confrontés à ces cultures «viriles». Cependant, lorsqu’ils se retrouvent minoritaires dans des métiers féminisés, les garçons sont plutôt bien accueillis. La branche est symboliquement revalorisée, mais malheureusement pas financièrement. Lorsqu’ils y restent, ils vont souvent, eux, faire carrière, au détriment des femmes.

Y a-t-il des différences entre filles et garçons lors du choix de filières atypiques?
Les trajectoires sont différentes. Choisir un métier masculinisé pour une fille est plutôt vu comme positif par l’entourage, car c’est porteur d’une mobilité ascendante, alors que, pour les garçons, la résistance est plus grande. Le soupçon d’homosexualité reste sous-jacent... Une étude réalisée à l’Université de Lausanne (PNR 60) a montré que plus une famille a un degré élevé d’adhésion aux stéréotypes (suivant des codes traditionnels, ndlr), plus les filles entrent dans des métiers féminisés et, a contrario, plus elle est égalitaire, plus les filles optent pour des choix mixtes, voire atypiques. Etonnamment, les garçons, eux, ne semblent pas influencés par les valeurs familiales, cela illustre des normes de genre plus contraignantes pour eux. Dans tous les cas, l’adolescence est une période où le positionnement dans l’identité de genre est central. Cela a une influence sur les choix professionnels, mais également dans la manière dont se déroule la formation. En effet, l’apprenti devient un professionnel, en même temps qu’il devient un homme ou une femme dans des métiers fortement ségrégués. D’où l’importance d’agir dans l’éducation et dans les représentations. C’est un travail de longue haleine. La constante reste que très peu de métiers sont choisis par les deux sexes. A cette ségrégation horizontale s’ajoute le phénomène de concentration: il faut beaucoup moins de secteurs pour réunir 50% des filles que pour réunir 50% des garçons, qui s’orientent dans un nombre beaucoup plus important de métiers. 

Qu’en est-il du harcèlement sexiste et sexuel au travail envers les apprenties? 
Il est vrai que le statut de dépendance des apprenties et leur jeune âge font qu’il lest compliqué pour elles de se défendre contre un adulte hiérarchiquement supérieur. Le harcèlement est très marqué dans les métiers masculinisés, mais pas seulement, et pas toujours de la part des collègues. Dans les soins à domicile par exemple, l’origine en est les patients. Rappelons toutefois que le harcèlement touche aussi des femmes médecins.

Comment expliquez-vous que les résiliations d’apprentissage concernent presque un quart des contrats, et est-ce que le genre entre en ligne de compte?
On est autour de 22% à 24% d’arrêts et, contrairement aux idées reçues, c’est assez stable dans le temps. Le choix précoce, mais aussi la pénibilité des horaires et du travail physique – dans la construction et la restauration par exemple – ainsi que le mauvais encadrement sont des facteurs de résiliation. Parfois, au moment du choix, sous l’influence des proches, le ou la jeune n’osera pas faire un choix atypique. Il ou elle se dirigera dès lors vers un apprentissage accepté et rassurant pour ses parents – employé de commerce par exemple –, avant finalement de décider de se réorienter vers son choix premier. Il y a des écarts dans les taux de résiliation entre filles et garçons, mais les différences renvoient surtout aux expériences dans des secteurs distincts. Ainsi, si les raisons sont en apparence similaires, les réalités vécues, elles, diffèrent fortement.

Qu’en est-il des personnes formatrices sur lesquelles vous avez également mené des recherches?
Elles n’ont droit qu’à 40 heures de cours pour apprendre comment former et encadrer des adolescents. Souvent, elles sont hyperinvesties et enthousiastes, mais il leur manque des outils sur la psychologie de ces jeunes, sur le sexisme aussi. Elles n’ont pas de décharge pour encadrer et doivent continuer à être productives. Elles souffrent elles-mêmes de cette situation et aspirent à davantage de reconnaissance, et surtout à du temps pour former.

Les apprentis d’aujourd’hui sont-ils différents de ceux d’hier?
Dans mes enquêtes, des formateurs m’ont dit que les jeunes ne supportaient plus rien. Or, quand on creuse un peu, ils confient que leur apprentissage était aussi difficile et qu’il leur arrivait de pleurer une fois de retour à la maison. Il s’agit de déconstruire. Pour ma part, je n’utilise jamais cette notion qui vient de la communication et du marketing de la génération Z. Il y a surtout des effets d’époque. Aujourd’hui, quel que soit l’âge, l’envie de travailler moins est beaucoup plus forte qu’avant. Dans les années 1980, les adolescents étaient certainement aussi fragiles et sensibles qu’aujourd’hui, mais peut-être moins conscients de ce qui est acceptable ou non. Le mouvement #MeToo a bien sûr eu son influence. 

Le Covid, le futur de la planète en lien avec la crise climatique et la géopolitique affectent la santé mentale des jeunes. Quant au discours sur leur manque de motivation, il suffit de regarder les concours des «Swiss Skills», par exemple, pour réaliser leur très fort engagement. 

Quel serait l’apprentissage idéal?
Une formation de qualité, respectueuse, tenant compte du jeune âge des apprentis qui choisiraient leur métier sans normes ni stéréotypes. Des formateurs mieux formés et ayant eux-mêmes de meilleures conditions d’encadrement. La question amenée par Unia des huit semaines de vacances par année permettrait de répondre au choc de la transition entre l’école et le monde du travail. Car ce changement de rythme est rude. L’alternance entre école et travail est très fatigante, sans compter les temps de déplacement, à un âge où les heures de sommeil comptent. Je me réjouis aussi de connaître le bilan de l’expérience de la Fédération vaudoise des entrepreneurs dans le canton de Vaud, qui mène un projet pilote: des apprentis de première année ont dix semaines de vacances, puis huit la deuxième et six la troisième. 

Pour aller plus loin

Des cours pour s’initier à une «Industrie zéro émission»

Machine à souder

Les syndicats Unia et Syna proposent, avec la Société suisse des employés de commerce, des modules qui sensibilisent et apportent des solutions face à la crise climatique.

La décoration horlogère, tout un art

Horloger à son établi

En collaboration avec Unia, Philippe Narbel, dirigeant de l’entreprise Manufactor SA, propose une initiation à cette discipline. Reportage dans la vallée de Joux.

Soirée de formation sur la votation concernant la LIPP

Le 24 novembre, les citoyens et citoyennes de Genève sont appelés à se prononcer sur une réforme de la Loi sur l’imposition des personnes physiques intitulée «Renforcer le pouvoir...

Favoriser un mieux-être au travail

Melina Amstutz dans ses bureaux

Unia Transjurane propose à ses membres une formation sur l’intelligence émotionnelle au travail. Entretien avec la responsable des cours, Melina Amstutz, et témoignages de participants.