Grâce au projet Caritas-Montagnards, des bénévoles consacrent une partie de leur été à donner un coup de main à des familles paysannes en difficulté. Reportage dans le Jura bernois.
Après un début d’été torride, le retour des nuages et de la pluie est plus que bienvenu. Mais sur les hauteurs jurassiennes, les prairies jaunies par un soleil jusque-là impitoyable offrent un spectacle désolant. Les orages passagers ne suffiront pas à effacer d’un coup les stigmates de la canicule. Alors qu’en cette mi-juillet, l’été est encore loin de s’achever, les agriculteurs tirent déjà la langue.
Chez Jean Lozeron, éleveur de moutons à La Cibourg, dans le Jura bernois, on ne chôme pas. Pour lui, sécheresse est synonyme de surcharge de travail, car il faut se démener sans répit afin de nourrir les bêtes et de leur apporter de quoi s’abreuver quotidiennement. Vue la situation, la venue de Florence Lüthi tombe à pic. Cette Chablaisienne a débarqué deux jours plus tôt pour consacrer trois semaines de ses vacances à travailler en tant que bénévole au sein de l’exploitation, dans le cadre du projet Caritas-Montagnards, qui soutient les familles paysannes en difficulté (lire ci-dessous).
En quête de nouveaux pâturages
Un peu de renfort n’est pas de trop. Les pâturages asséchés ont obligé l’agriculteur à chercher des alternatives pour accueillir son troupeau. «La semaine dernière, raconte Jean Lozeron, j’ai redescendu le bétail parce qu’il n’y a plus rien à manger sur le Chasseral, où les moutons passent normalement tout l’été. Du coup, ils essaient de sauter la barrière de l’enclos pour aller chercher de l’herbe ailleurs. J’ai même dû partir à la poursuite d’une brebis et de son agneau qui s’étaient égarés.» Pas une mince affaire, même avec l’aide de sa fidèle chienne Pépite. Il a donc fallu trouver d’autres endroits où faire paître sa soixantaine d’ovins, histoire de ne pas entamer trop tôt les réserves de fourrage pour l’hiver. «Si ça continue, je vais être obligé d’abattre quelques brebis», lâche-t-il, dépité.
Le troupeau se retrouve ainsi divisé en trois groupes, répartis à droite et à gauche, notamment chez des collègues qui veulent bien lui prêter un bout de terrain. Tout cela alourdit considérablement la charge de travail. «Ça fait plus de trajets et il y a beaucoup plus de barrières à poser, déplore Jean Lozeron. Heureusement, le garde forestier a pu m’en prêter car je n’en avais plus assez.» En milieu rural, la solidarité prévaut face à l’adversité.
Coup de foudre pour les moutons
Florence Lüthi – dont le teint buriné et les tatouages montrent qu’elle a déjà pas mal roulé sa bosse – a l’air de s’être vite acclimatée. Educatrice spécialisée de son état, elle n’est pas pour autant une novice en matière de moutons. Des animaux pour lesquels elle a eu un véritable coup de foudre. Elle se prépare même à en faire son gagne-pain. «Je suis actuellement la formation de berger de l'Ecole d'agriculture du Valais, à Sion, et j’ai fait plusieurs stages chez des éleveurs», précise-t-elle. Depuis l’enfance, elle apprécie le contact avec la campagne, avec les animaux, même si la vie de citadine qu’elle a ensuite vécue l’en a un temps éloignée.
Toutefois, ne lui parlez pas de reconversion professionnelle, à elle qui est habituée au changement, qui a été esthéticienne puis aide de crèche, avant de devenir éducatrice dans une école pour jeunes en difficulté. «Mon chemin n’est pas tout droit. J’écoute ce qu’il se passe et je me laisse porter par mes envies.»
Il y a quelques années, Florence Lüthi renoue avec le monde de la paysannerie, et quelqu’un lui conseille alors de faire cette formation de berger. Elle effectue un stage en Valais et c’est la révélation. «L’éleveur m’a mis dans le bain dès le premier jour. J’ai même aidé une brebis à mettre bas. J’ai tout de suite senti que ma place était là! Travailler avec les moutons, ça se mérite, il faut réussir à établir la confiance.» Son ambition est de trouver une place de bergère dans un élevage, tout en possédant elle-même un petit troupeau. Revenir aux choses essentielles, vivre loin du bruit et de l’agitation. Ce qui l’intéresse particulièrement, c’est de valoriser la laine. «C’est une matière absolument noble!», s’émerveille-t-elle. Créative et agile de ses doigts, elle est en train d’apprendre à la filer et compte bien se mettre à la laver et la carder, pour maîtriser toute la chaîne de production.
Eleveur, pas une sinécure
Le courant passe tout de suite entre elle et Jean Lozeron. Lui aussi s’est pris de passion pour les ovins. «Quand j’étais adolescent, j’aimais me prendre pour un berger. Je partais dans la montagne avec le chien de la famille et je m’imaginais que j’avais un troupeau de moutons.» Il s’oriente donc vers l’élevage, contre l’avis de son horloger de père. Mais comme cela ne suffit pas à nourrir son homme, il exerce un deuxième métier en parallèle. Ramoneur, dans un premier temps, puis aujourd’hui conducteur de car auxiliaire. N’ayant pas les moyens d’embaucher du personnel, il se tourne vers le projet Caritas-Montagnards. C’est déjà le deuxième été qu’il accueille des bénévoles. «Je n’arrive plus à tout faire tout seul», confie-t-il en saluant l’implication de ces volontaires, souvent des citadins pour qui «vacances» ne rime pas forcément avec «plage» et «farniente». «En général, ils sont très motivés.»
De son côté, Florence Lüthi entend parler de Caritas-Montagnards alors qu’elle cherche des opportunités de bénévolat pour les jeunes dont elle s’occupe. Finalement, c’est elle qui trouve chaussure à son pied. «Je me suis dit que je pouvais profiter de mes vacances scolaires pour donner un coup de pouce à quelqu’un qui galère. Et c’est aussi l’occasion pour moi d’apprendre de nouvelles choses, d’autres façons de travailler. J’y trouve mon compte et je me sens utile. Et puis, ça m’a permis de rencontrer des moutons miroir, que je ne connaissais pas.» Cette race ancienne originaire des Grisons a frôlé l’extinction, mais y a réchappé grâce au travail de l’association Pro Specie Rara. Et d’éleveurs tels que Jean Lozeron.
Alors qu’ils ne se connaissaient pas trois jours auparavant, on note déjà une belle complicité entre ces deux personnalités au caractère bien trempé. «On n’en est qu’au début, on ne sait pas, peut-être que dans deux semaines on ne pourra plus se supporter!», rigolent-ils en chœur, sous le regard affectueux de Pépite.