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Le pouvoir de la rue

Pour Danielle Tartakowsky, il y a, depuis une vingtaine d’années, une volonté du pouvoir de se débarrasser des manifestations de rue. Un tournant qui n’a pas été admis par les organisations qui continuent à appuyer leurs revendications par des démonstrations de force. Ici, à Chambéry, lors de la mobilisation contre la réforme des retraites en janvier 2023.
© Eric Roset

Pour Danielle Tartakowsky, il y a, depuis une vingtaine d’années, une volonté du pouvoir de se débarrasser des manifestations de rue. Un tournant qui n’a pas été admis par les organisations qui continuent à appuyer leurs revendications par des démonstrations de force. Ici, à Chambéry, lors de la mobilisation contre la réforme des retraites en janvier 2023. 

L’historienne française Danielle Tartakowsky donnera à La Chaux-de-Fonds une conférence sur les manifestations de rue. Un puissant moyen de contestation

De tout temps, l’espace public a servi de lieu d’expression à la protestation. Non sans impacts majeurs comme en France où, du XIXe au XXIe siècle, des grèves aux révolutions, des mouvements de la rue ont contribué à faire et à défaire les régimes, à générer des évolutions dans la société. Historienne française spécialisée dans les manifestations de rue et auteure de plusieurs ouvrages y relatifs, Danielle Tartakowsky donne quelques repères. 

Quelles ont été en France les principales évolutions des manifestations de rue et leur légitimité?
Lors de la Révolution française, puis durant près d’un siècle, la Rue, dotée d’une majuscule, a contribué à la chute et à la reconstruction des régimes politiques. Les Républicains victorieux vont à ce titre interroger la légitimité de mouvements destinés à se faire entendre des pouvoirs publics par d’autres voies que celles alors établies. Ils estiment que le suffrage universel – combiné aux libertés démocratiques des années 1880 – constitue le cadre légal permettant à chacun d’exprimer et donc de «manifester» individuellement sa pensée. Pour cette raison, le régime n’intègre pas la manifestation au rang des libertés garanties. Ce droit n’a à ce jour jamais été inscrit dans nos constitutions mais, depuis 1995, il s’est imposé comme tel.

Cette situation n’a pas réfréné ce mode de contestation...
Effectivement. En France, les manifestations se multiplient dès les années 1880, puis après-guerre avec plus d’ampleur encore, portées par une multiplicité d’acteurs, de droite comme de gauche, et ce malgré l’absence de cadre juridique. Leur croissance et la violence advenue à partir de 1934 sont à l’origine, un an plus tard, d’un décret-loi. Celui-ci institue le principe, toujours en vigueur, de la déclaration préalable auprès des autorités. Il permet de négocier le trajet et l’organisation de la manifestation dans une coconstruction avec les pouvoirs publics.

Les manifestations se sont multipliées, mais pour quels résultats?
Entre 1934 et 1968, les manifestations ont acquis une centralité politique forte en France. La Rue a accéléré des crises politiques majeures et leur sortie. Elle a été un moyen de les gérer dans le système existant. A partir des années 1970, une série de grands mouvements sociaux sont venus à bout de lois et de projets de loi. Les manifestations se sont progressivement imposées implicitement comme une sorte de référendum d’initiative populaire. Cette séquence se referme toutefois en mai 2003 lors d’une nouvelle mobilisation syndicale contre un projet de réforme des retraites après son échec en 1995. A cette occasion, l’ancien Premier ministre Jean-Pierre Raffarin déclare: «Ce n’est pas la Rue qui nous gouverne.» Il y a une volonté du pouvoir de se débarrasser des manifestations, les associant au chaos, à la théorie de la foule et de ses passions irréfléchies. A droite comme à gauche, ce tournant n’a pourtant pas été admis par les organisations qui continuent épisodiquement à se réclamer de la force du nombre pour légitimer leurs revendications. Et différentes mobilisations comme celle du mouvement des Gilets jaunes ont obligé le gouvernement à reculer.

La répression a néanmoins augmenté...
On a assisté à une redéfinition des stratégies du maintien de l’ordre. Depuis la «révolte des banlieues» de 2005, on recourt à des interpellations là où, dans d’autres pays, prévaut la mise à distance. On fait usage d’armes létales, de la technique de l’encerclement, au prix d’une violence jugée disproportionnée par les instances internationales. Avant, il y avait rarement des affrontements directs. Canons à eau et gaz lacrymogènes étaient privilégiés. Le ton s’est clairement durci, il y a une logique d’escalade. Même participer à un cortège du 1er Mai avec des petits enfants, un bébé en poussette, est désormais irresponsable.

Faut-il craindre une interdiction des manifestations?
Il nous faut en France rester vigilants pour que le droit de manifester, validé par la jurisprudence mais non inscrit dans la Constitution, ne soit pas restreint. Et ce aussi en raison du phénomène des black blocs qui intègrent des cortèges en s’affranchissant des codes négociés. A l’échelle européenne également, des restrictions et des contrôles menacent de limiter ce droit.

Hormis les avancées ou non d’une cause, les manifestations jouent-elles aussi un rôle social? Consolident-elles les organisations qui les mettent sur pied?
Elles produisent des effets diversifiés et contribuent à la permanence du groupe. Dans une société de plus en plus individualiste, c’est un moment de construction du nous, un moyen de réaction à l’isolement notamment aussi, dans le monde professionnel, face à des organisations du travail morcelées, divisées, externalisées. Les manifestations ont par ailleurs un caractère festif dans le bon sens du terme fédérant des personnes autour d’une cause partagée, en vue d’agir ensemble. La pratique a également une dimension symbolique, évoquant une marche vers un monde, un horizon meilleurs. 

Il y a aussi une tendance à une mondialisation des combats, des causes...
Durant le dernier quart de la décennie, de nouveaux mouvements pour la défense de droits communs témoignent d’une universalisation des affects et s’appuient sur elle pour construire des solidarités par-delà les frontières, grâce notamment aux réseaux sociaux. Les manifestations ont pour fonction de mettre à l’agenda des questions inédites, comme celles féministes, du dérèglement climatique, des Black Lives Mater, etc., qui n’ont pas de centralité dans les débats. Et qui sont susceptibles de générer des mobilisations planétaires.

La conférence aura lieu le vendredi 19 avril à 18h15 au Club 44, rue de la Serre 64, à La Chaux-de-Fonds, dans le cadre du Festival Histoire et Cité. Entrée libre.


Les manifs genevoises au menu du Festival Histoire et Cité

«Dans la rue» est le thème de la neuvième édition du Festival Histoire et Cité, qui se tiendra du 15 au 21 avril à Genève, Lausanne, Neuchâtel et à La Chaux-de-Fonds, ainsi qu’aux châteaux de Prangins et de Nyon. Le festival universitaire et a pour ambition de replacer les enjeux contemporains dans une perspective historique à travers une centaine d’événements aux formats variés. 

Il y sera question évidemment d’occupation de la rue par les mouvements populaires et sociaux, notamment des manifestations genevoises au XXsiècle, qui feront l’objet le 19 avril de 12h15 à 13h45 à Uni Dufour (Rue du Général-Dufour 24, Genève) d’une présentation de matériel visuel et sonore par le Collège du travail, les Archives contestataires et le collectif «Notre histoire compte», avec les historiens Patrick Auderset, Frédéric Deshusses et Isabelle Sentis. 

Le 18 avril de 12h15 à 13h15, la Bibliothèque de Genève (Promenade des Bastions 8) ouvrira aussi ses collections d’affiches pour une discussions sur les mouvements de solidarité internationale (1968-1985) avec l’historien Nuno Pereira et le militant internationaliste Florian Rochat.

Festival Histoire et Cité, du 15 au 21 avril en Suisse romande, informations et programme complet sur histoire-cite.ch

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