De la terre perdue au combat pour l’égalité
Remontée à bloc contre la Loi fédérale sur le droit foncier rural, Aline Chollet monte avec deux consœurs l’association Femmes de la terre qui se bat pour ouvrir l’accès aux terres.
Evincée de la ferme familiale par son père, la Genevoise Aline Chollet se bat pour une révision du droit foncier rural suisse, qu’elle juge moyenâgeux. Rencontre.
C’est dans son appartement à Meinier, dans la campagne genevoise, qu’Aline Chollet nous reçoit, un peu débordée par un déménagement imminent. A 45 ans, l’heure est venue pour elle, son mari et leur fils de 4 ans de quitter cette commune où elle a toujours vécu pour rejoindre le centre-ville, non sans appréhension. «Les arbres et le chant des oiseaux vont me manquer, mais ce sera aussi un soulagement de m’éloigner de cet endroit qui me pèse.»
Elle y a vécu le meilleur, mais aussi le pire. Elle a grandi entourée de deux frères et d’une sœur, avec un père paysan et une mère couturière de formation. La famille Chollet construit au fil des années un vrai projet à la Ferme de Merlinge, qu’Aline décrit comme un «petit coin de paradis». On y fait de la culture maraîchère, avec transformation des produits de la ferme mais aussi de la production de fleurs. «Au début des années 1990, ma mère a décidé d’ouvrir les portes de la ferme et d’accueillir les familles et même les écoles. C’était assez précurseur à l’époque. Ça marchait du tonnerre et cela permettait de faire du lien entre la campagne et les citadins. Voir tous ces gens dans notre jardin, c’était un bonheur.» Le hic, c’est que la ferme ne leur appartient pas. «Mon père avait signé un bail à ferme, et il a été rompu. Nous sommes allés jusqu’au Tribunal fédéral, mais nous avons tout perdu et dû quitter Merlinge fin 2013.»
Coup de massue
Aline Chollet travaille alors depuis cinq ans avec ses parents et l’un de ses frères. Fleuriste de base, elle a obtenu son brevet fédéral de paysanne. C’est un coup dur pour la famille qui ne se laisse toutefois pas abattre. «Mon père a rejoint son frère sur son exploitation, ici, juste derrière la colline, nous montre-t-elle depuis son balcon. Les problèmes ont commencé quand j’ai demandé un statut d’exploitante agricole à mon père, qui m’a menée en bateau jusqu’au moment où il m’a évincée de la ferme au profit de mon frère, nommé successeur.» Pour elle qui imagine reproduire avec sa mère le petit «bijou» qu’elles avaient créé à Merlinge, c’est la douche froide. «Je n’ai pas compris, commente, émue, Aline Chollet. Mon rêve est parti en fumée.» Elle sera marquée à jamais par cet épisode.
Paysanne désormais sans terre, Aline Chollet se retrouve deux ans au chômage, perdue. Elle travaille un peu à la Ferme de Budé, organise des événements gastronomiques péruviens avec son mari, originaire de Lima. Elle veut retrouver la joie d’accueillir les gens dans un endroit beau, mais reste traumatisée par le risque d’être de nouveau mise dehors. Elle finira par revenir à ses premières amours et intégrera le Centre de formation professionnelle nature et environnement de Lullier. Elle passe par un poste de fleuriste du protocole pour l’Etat de Genève, mais aussi par l’enseignement. «J’accompagne les élèves dans la vente au marché, j’ai ensuite été chargée de la santé et de la sécurité au travail et, maintenant, je donne des cours théoriques aux futurs fleuristes.»
Résister pour continuer
Cette blessure personnelle réveille une grande colère chez Aline Chollet, dont elle se saisit pour faire bouger les choses. Remontée à bloc contre la Loi fédérale sur le droit foncier rural (LDFR), elle monte avec deux consœurs l’association Femmes de la terre qui se bat pour ouvrir l’accès aux terres. «Ce que j’ai vécu n’est pas un cas isolé, c’est une problématique systémique. Il faut en finir avec cette loi, qui autorise une seule personne à reprendre la ferme lors d’une succession, et une seule personne à toucher les paiements directs. On devrait pouvoir être plusieurs à exploiter une même ferme. De la même manière, le successeur évincé devrait être indemnisé dignement afin de pouvoir accéder à d’autres terres. De plus, l’agriculture ne doit pas uniquement être familiale en Suisse! Il faut aussi faciliter l’accès aux néoruraux. Ces derniers amènent du nouveau et un vrai retour aux sources en mettant les mains dans la terre et en faisant le lien avec les locaux.»
La militante dénonce un accaparement des terres et redoute qu’on voie de plus en plus de grosses exploitations s’imposer dans le pays. Les Femmes de la terre ont soumis leurs revendications dans le cadre de la révision en cours de la LDFR et s’unissent à d’autres associations pour tenter de se faire entendre à Berne.
Eveil féministe
La prise de conscience a aussi été féministe, bien que tardive. «Je viens d’une famille très traditionnelle, j’ai été éduquée à ne pas faire de vagues, à ne jamais rien dénoncer. Ça sonnait faux en moi. Ce que j’ai vécu a été déclencheur.» En 2021, Aline Chollet prend contact avec le collectif de la Grève féministe pour créer un bloc de femmes paysannes. «C’est la première fois que je me retrouvais face à des personnes qui me comprenaient, et quel soulagement! Jusqu’ici, on me disait que c’était une simple histoire de famille, qu’il fallait tourner la page. C’est beaucoup plus large que cela.» Depuis, elle ne loupe aucun 14 juin et, cette année, les paysannes seront au bout du lac, avec leurs brouettes violettes. «On doit encore réveiller les consciences sur la succession des fermes et sur notre système moyenâgeux qui a été banalisé par les femmes elles-mêmes. Elles sont constamment reléguées au second plan, n’ont pas accès au patrimoine et s’appauvrissent. Rappelons que seulement 7,7% des exploitants agricoles suisses sont des femmes...»
A terme, Aline Chollet aimerait pouvoir s’investir davantage dans son association et développer une plateforme d’écoute et de soutien juridique. «Dans le milieu agricole, les femmes sont nombreuses à subir des violences psychologiques infligées par leur père, leur frère ou leur mari. Ils les ont à l’usure, mais ça doit cesser.»