Aller au contenu principal
Menu

Thèmes

Rubriques

abonnement

Unia fait bloc contre le harcèlement sexuel au travail

harcèlement
© Image extraite de la brochure

Dans le cadre de la Journée internationale des droits des femmes, Unia lance sa campagne contre ce fléau. Entretien avec Aude Spang, secrétaire à l’égalité.

Il ne fait plus aucun doute que les violences sexistes et sexuelles sont un problème de société qui n’épargne pas le monde du travail. Cette réalité, Unia s’en saisit et lance, dans le cadre de la Journée du 8 mars, une grande campagne contre le harcèlement sexuel au travail, en plusieurs phases. Aude Spang, secrétaire à l’égalité chez Unia et responsable de cette campagne, nous en dit plus.

Aude Spang, quelle est la genèse de cette campagne?

Elle s’inscrit dans une dynamique internationale de lutte féministe et de prise de conscience concernant les violences sexistes et sexuelles, et sur le fait qu’elles ont une dimension structurelle. Les mouvements qui dénoncent le système de domination patriarcale «Ni una menos» ou encore #MeToo se sont propagés jusqu’à trouver un écho en Suisse. Car tout n’est pas rose chez nous, on a des mécanismes très similaires et on ne gère pas mieux que nos voisins. En Suisse aussi, on constate une hausse des féminicides, des viols – notamment dans le couple – et des propos racistes et discriminatoires. 

Il était aussi évident qu’on retrouvait les mêmes problèmes dans le monde du travail, avec des enjeux de domination et de pouvoir qui ont un impact direct sur la qualité de vie des personnes harcelées. Sur le terrain, de plus en plus de cas ont été dénoncés et on a senti la colère grandir sur cette thématique. La parole s’est libérée ou, plutôt, on a enfin commencé à écouter. 

Sur cette base, on a décidé de lancer une campagne contre les violences sexistes et sexuelles au travail. Puis, en novembre 2024, des nouvelles statistiques sont venues confirmer l’ampleur du problème et l’urgence d’agir. Rappelons ces chiffres: la moitié des travailleurs et des travailleuses en Suisse sont concernés par des comportements harcelants au travail, un taux qui monte à 60% chez les femmes. Cela a confirmé qu’on était sur la bonne voie.

Comment va-t-elle se décliner?

Cette thématique sera au cœur du 8 mars et du 14 juin, jours de grande mobilisation féministe. Notre brochure contre le harcèlement sexuel au travail, récemment mise à jour, sera aussi largement diffusée (lire ci-dessous) pour sensibiliser à la question le plus largement possible.

Sur le long terme, Unia renforcera son travail syndical au niveau des branches et des conventions collectives de travail, notamment lors des négociations. Dans l’industrie horlogère par exemple, cette thématique a été un gros sujet lors du dernier renouvellement conventionnel. On n’oublie pas non plus les femmes de l’artisanat, particulièrement exposées, qui ont lancé une pétition contre le harcèlement sur les chantiers*. De manière générale, des échanges entre les partenaires sociaux sont déjà en cours pour avancer ensemble contre le fléau du harcèlement sexuel. 

En quoi le harcèlement sexuel est-il une thématique syndicale?

En tant que syndicat, on est à l’aise avec les thèmes classiques des salaires, des conditions de travail ou des horaires. Certaines personnes pensent que le harcèlement sexuel au travail est surtout une problématique individuelle entre deux personnes. Or, bien souvent, le harcèlement est lié à une culture d’entreprise machiste où ces comportements sont tolérés comme étant la norme. Dans l’hôtellerie-restauration – on l’a vu lors du procès de Jessica contre Five Guys à Genève – le sexisme, les discriminations et le harcèlement sont des pratiques trop souvent banalisées. Il s’agit donc d’un problème structurel, affronté de manière individuelle, avec des personnes isolées qui ont peur de parler ou qui manquent de soutien ou de protection. Notre devoir est de rappeler que les employeurs ont l’obligation de protéger leurs employés et de mettre en place toutes les mesures de prévention pour empêcher qu’il se produise ou pour y mettre fin quand ce problème est révélé.

Il y a un besoin d’agir, et c’est en en parlant, et en luttant, qu’on pourra apporter des changements avant d’arriver à des points de rupture tels que la démission ou le burn-out. Le harcèlement sexuel au travail étant une réalité qui fait partie du quotidien des travailleuses, il est important de montrer comment le syndicat peut les aider.

* La pétition est à signer ici


Témoignage: «Le plus dur est d’aller en justice»

En 2022, après ses études, Julie* brigue son premier poste d’architecte dans un cabinet nord-vaudois. Au début, tout se passe bien, mais rapidement, un climat malsain s’installe. «Le patron a commencé à faire des blagues déplacées sur les pénis des collègues, raconte la jeune femme. Il rabaissait les anciennes collaboratrices femmes qui étaient pour lui des “incompétentes”.»

Le tournant s’opère en janvier 2024, lors d’un déjeuner professionnel avec son patron pour parler de son évaluation semestrielle. «Il m’a appelée “chérie” et a fait croire à la serveuse que la réservation était au nom d’un couple marié, alors que c’est moi qui avais fait la réservation à mon nom. J’étais très gênée, mais l’évaluation s’est bien passée, il était content de mon travail et a validé tous mes objectifs. Après cela, il s’est confié sur sa vie privée, sur son couple qui allait mal et il voulait que j’en fasse autant, mais j’ai refusé. Je lui ai demandé de me déposer à la gare la plus proche, mais il rallongeait toujours le trajet, prétextant un oubli. Une fois chez moi, j’ai pris conscience de ce qui s’était passé et je suis devenue angoissée, j’ai perdu toute motivation, je ne voulais plus aller travailler.»

Julie décide d’en parler à une collègue et de briser la glace avec son patron, en lui faisant remarquer que ses propos étaient inadaptés. «Il a minimisé, puis m’a pointé moi comme étant le problème, en disant que j’étais trop sensible.» De là, le patron se braque et remet en question toute l’évaluation de son employée, lui retirant les tâches pourtant validées. C’est trop pour Julie, qui se retrouve en arrêt maladie, et licenciée au bout de trois mois. «J’ai contacté Unia et on a lancé une requête pour harcèlement sexuel, licenciement abusif et non-respect des salaires conventionnels.» Car Julie avait beau avoir un master de l’EPFL et être employée comme architecte, son patron estimait qu’elle était mal formée et qu’elle était une simple stagiaire. L’affaire est allée jusqu’au Tribunal des prud’hommes. Le jugement, qui doit rester confidentiel, est jugé satisfaisant par la victime.

Julie décroche un nouvel emploi tout aussi toxique: son patron la surnomme «Mistinguette», comme sa chienne. C’est le coup de grâce. Elle démissionne. «Je suis aujourd’hui architecte indépendante, car je ne supportais plus de travailler pour ce genre de personnes. Le plus dur dans ce parcours a été de surmonter tous les obstacles et toutes les dissuasions pour aller en justice. J’aimerais que les harceleurs soient jugés et qu’on arrête de leur proposer des arrangements. Et il faudrait aussi que les employeurs soient sérieusement sensibilisés au harcèlement sexuel.»

* Prénom d’emprunt


Quid du harcèlement sexuel?

Comment reconnaître le harcèlement sexuel? Quels sont mes droits si j’en suis victime? Comment agir et me défendre? Vous trouverez toutes les réponses à ces questions dans la brochure d’Unia, récemment actualisée. Ce support, unique en Suisse car traduit en dix langues, est une ressource précieuse pour avoir les bons outils afin d’agir contre les violences sexistes et sexuelles sur son lieu de travail. Pour commander ou télécharger gratuitement la brochure, cliquez ici.

Stop au fardeau de la preuve!

La Loi sur l’égalité fêtera cette année ses 30 ans, et la question de la mettre à jour et de l’améliorer est brûlante. «Cette loi est encore très faible en matière de harcèlement sexuel, souligne Aude Spang, d’Unia. Nous exigeons le retrait du fardeau de la preuve, comme pour l’égalité salariale.»

La syndicaliste rappelle par ailleurs que la Suisse n’a toujours pas ratifié la Convention 190 de l’OIT, sur les violences et le harcèlement. «Les partis bourgeois font en sorte de freiner le processus depuis 2019, mais il est plus que temps maintenant!» 

Pour aller plus loin

Five Guys condamné pour harcèlement sexuel

five guys

Le Tribunal estime que la franchise genevoise du fast-food a manqué à ses obligations de protection. Une victoire importante pour la plaignante mais aussi pour toutes les autres victimes.

L'académie Consentir par Virginia Markus

Devenir des alliés des femmes

Virginia Markus

Avec sa nouvelle académie Consentir, Virginia Markus propose une rééducation relationnelle et sexuelle des hommes auteurs de violences, ou pas. Rencontre.

Quand le médecin harcèle sa collègue féminine

Près d'un tiers des médecins en Suisse ont été victimes de harcèlement sexuel sur leur lieu de travail, révèle une étude du CHUV. Les chiffres sont alarmants et, la plupart du temps, il ne se passe rien après les faits.