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Sa patrie, le livre

Alain Bittar dans sa librairie.
© Olivier Vogelsang

Les racines d’Alain Bittar plongent dans la Syrie, le Liban et le Soudan, qu’il a quitté à l’âge de 6 ans pour s’établir en Suisse.

Il y a près de cinquante ans, Alain Bittar ouvrait la librairie arabe L’Olivier. Depuis, il a conféré à ce haut lieu de la culture genevoise les traits d’un acteur œuvrant pour le dialogue et la paix.

Sur les quelques centaines de mètres que compte la rue de Fribourg, à Genève, on retrouve tous les traits distinctifs qui font le charme particulier du quartier des Pâquis. Etroite et animée, multiculturelle et aux arcades disparates, cette courte artère goudronnée s’anime et devient bruyante à l’arrivée de l’été, lorsque les terrasses des bistrots se peuplent de communautés bariolées. Mais depuis peu, un élément la distingue de ses voisines: les récents travaux qui en ont remodelé les lignes, ont vu apparaître plusieurs jeunes oliviers, aux troncs encore fragiles, qui jalonnent désormais une partie du trottoir. Ces quelques balises n’ont rien du hasard: elles signalent la présence, non loin de là, de la librairie arabe L’Olivier. Fondateur et âme de ce lieu incontournable de la ville, Alain Bittar affiche d’emblée un sourire solaire lorsqu’il évoque cette nouvelle végétation. «Les autorités de la commune ont fait plus que tenir leur promesse faite au début du réaménagement de la rue: au lieu d’un olivier, elles en ont planté quatre!»

Paré de sa légendaire écharpe rouge, assis à son bureau, l’homme se lance sans compter dans le récit d’un destin de libraire et d’une vie aux accents romanesques. Il faudrait d’ailleurs un ouvrage bien dodu pour rendre pleinement compte de son parcours. Si l’on s’en tient, dans un premier temps, à l’histoire de son arcade, on remonte jusqu’en 1979. De cette époque subsistent de nombreux souvenirs et des photos en noir et blanc où l’on voit les murs nus des lieux, les pièces vides et en rénovation. «Ça, c’est un peu ma fierté, souligne-t-il, en nous montrant les images. Au départ, il n’y avait absolument rien, c’était le vide.» Et aujourd’hui? Des milliers de livres. Mais aussi une salle au sous-sol qui accueille concerts, conférences, tables rondes et débats – 120 soirées rien qu’en 2025. Musiciens et comédiens, rabbins et imams, moines bouddhistes et écrivains s’y croisent dans ce qui ressemble à une petite agora faite pour dialoguer et vivre tout simplement ensemble, en paix.

Les interdits dans ses étalages

Ces lieux ont vu le jour alors qu’Alain Bittar était un jeune militant déterminé à rendre visible la question palestinienne. Plusieurs séjours dans les camps de réfugiés libanais de Sabra et Chatila ont forgé chez lui la conviction qu’il fallait œuvrer en faveur d’une paix juste et digne pour ce peuple. Dans les années 1970, il se distingue déjà à Genève en tenant des stands consacrés à cette cause lors des kermesses du Parti du travail. Il participe également à de nombreuses manifestations, devenant peu à peu une sorte d’ambassadeur des revendications posées au Proche-Orient. «Avant de penser aux livres, je me suis d’abord dit qu’il fallait vendre l’artisanat produit dans les camps de réfugiés. Plus tard, j’ai pris conscience d’une autre nécessité: il existait une demande inassouvie à Genève concernant la culture arabe. Il y a plus de quarante ans, ce pan du monde ne disposait d’aucune radio ni télévision sous nos latitudes. C’est à ce moment-là que j’ai rencontré une personne qui connaissait le domaine de l’édition et qui m’a aidé à constituer la première librairie.» 

L’approvisionnement s’est enrichi au fur et à mesure en suivant, tel un sismographe, les conflits géopolitiques et leurs répercussions. «Dans mon dépôt, on retrouve des strates qui témoignent, par exemple, de l’éclosion du nationalisme panarabe, des problématiques liées à la guerre du Golfe ou encore des attentats du 11 septembre, avec le retour du religieux qui s’est ensuivi.» De manière générale, L’Olivier a constitué pendant longtemps un atout précieux aux yeux de visiteurs venus parfois de loin: il gardait dans ses étalages tout ce qui, pour des raisons politiques ou religieuses, était censuré dans certains pays arabes. Dès les années 1980, avec l’essor du tourisme en provenance des pays du Golfe, il n’était pas rare de voir des personnalités influentes rafler en une fois tous les ouvrages interdits, dont certains n’étaient que de simples livres de cuisine mentionnant la présence de l’alcool dans certaines recettes…

Une faillite esquivée

L’Olivier a connu des années fastes, mais aussi des périodes sombres qui ont failli lui coûter sa survie. En 2014, les deux seules librairies du genre en Europe – à Paris et à Londres – ferment successivement leurs portes, victimes de l’essor du commerce en ligne et d’une certaine ouverture dans les monarchies du Golfe. Pris lui aussi à la gorge, Alain Bittar décide alors de fonder l’Institut des cultures arabes et méditerranéennes (ICAM), qui intègre la librairie. L’ancien maire de la ville, Patrice Mugny, en devient le premier président. «En créant cette entité, j’ai pu accéder à des aides et à des dons privés.»

Cela a sans doute apporté un cadre plus solide à un homme qui, très tôt, dès l’âge de 16 ans, s’est interrogé sur ses racines. «Mes grands-pères étaient respectivement Syriens et Libanais. Tous deux chrétiens, ils ont migré en Egypte avant de suivre, entre 1870 et 1890, les troupes anglaises pour s’établir au Soudan. A l’origine, je suis donc Soudanais, chrétien et arabe.» A l’âge de 6 ans, son père l’envoie à Genève, puis dans un internat à Château-d’Œx. Il en sort à 12 ans pour retrouver la ville au bout du Léman et les bancs de l’Institut Florimont. Un coup d’Etat au Soudan le prive de sa première nationalité, tandis que la Suisse lui refuse à plusieurs reprises la naturalisation. En se mariant avec une Française, il obtient le passeport de l’Hexagone, tandis que sa ville d’adoption l’honore de la médaille «Genève reconnaissante». «Je m’en souviens parfaitement, cette récompense a été un choc énorme. Lors du discours que j’ai prononcé à la remise de la distinction, j’ai littéralement éclaté en sanglots.»

Avant de quitter les lieux, Alain Bittar revient une dernière fois aux origines de sa librairie. «A l’époque, je voulais acquérir une identité, comprendre qui j’étais.» Y est-il parvenu aujourd’hui? «Récemment, un ami m’a fait remarquer que, dans une sourate du Coran, l’olivier est décrit comme un arbre béni. Il n’appartient ni à l’Orient ni à l’Occident. Et je pense que cela me correspond parfaitement.» 

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