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«Les contrôles n’ont pas été menés avec sérieux»

Fleurs devant l'échafaudage effondré de Malley.
© Olivier Vogelsang

L’échafaudage qui s’est effondré le 12 juillet 2024 provoquant la mort de trois ouvriers et faisant une dizaine de blessés était sous-dimensionné.

Secrétaire syndical d’Unia, Jean-Michel Bruyat revient sur les conclusions du rapport d’expertise relatif à l’accident mortel de Prilly et sur la sécurité des chantiers. Interview.

Mi-janvier, le rapport d’expertise relatif à l’accident de la Tour Malley Phare à Prilly a fait état de graves manquements. Selon ses auteurs, l’échafaudage qui s’est effondré le 12 juillet 2024, provoquant la mort de trois ouvriers et faisant une dizaine de blessés, était sous-dimensionné. Sa chute était dès lors inéluctable. Secrétaire syndical d’Unia actif dans le secteur construction, Jean-Michel Bruyat revient sur les conclusions des spécialistes et livre son analyse en matière de sécurité.

Comment réagissez-vous aux conclusions accablantes du rapport des experts?
Je suis révolté! Ce rapport semble être d’une très bonne facture, précis, fouillé et conforté par un deuxième expert. C’est un travail sérieux qui met en évidence d’énormes lacunes du système de contrôles de la sécurité sur les chantiers. Il doit absolument donner lieu à une prise de conscience de nos autorités. Nous ne pouvons pas continuer ainsi. Il faut un avant et un après Malley. De tels accidents ne doivent plus jamais se produire. 

Le rapport fait état de pas moins de 25 manquements. Il est précisé que l’échafaudage en question ne respectait absolument pas les normes en vigueur. Comment est-ce possible?
Je l’ignore. La conception même de l’échafaudage était inadaptée et personne n’a rien vu. On a monté une structure de plus de 60 mètres avec la même méthodologie qu’une structure de 25 mètres. Ce qui est complètement fou! On a l’impression que, comme il s’agissait d’un chantier de la Suva et d’une entreprise d’échafaudages majeure, on s’est montré moins attentif. Les contrôles n’ont pas été menés avec sérieux. 

Selon le rapport des experts, le risque d’effondrement de l’échafaudage a totalement été omis. L’accident aurait pu être évité... 

On parle beaucoup de sécurité, mais la question n’est jamais traitée avec la diligence qu’elle mérite. Sous la pression des délais, de la rentabilité, tout le monde détourne la tête et les risques d’accidents et les morts potentiels passent au second plan. Ce sont finalement toujours les ouvriers qui paient le prix fort de cette situation.

«La Suva ne pourra pas se dédouaner de ses responsabilités, même si elle a mandaté une société pour effectuer les contrôles. Roth, leader sur le marché suisse de l’échafaudage, est supposé pour sa part avoir de l’expérience»
Jean-Michel Bruyat

On aurait seulement corrigé des problèmes mineurs...

Oui, encore une fois, on constate d’énormes lacunes dans la grille des contrôles. On n’avait pourtant pas affaire à un chantier classique par son ampleur. Ce fait aurait clairement réclamé une vigilance accrue. Concrètement, il aurait fallu recourir à un organisme indépendant, décorrélé de l’influence des entreprises et des conflits d’intérêt pour valider la capacité de l’échafaudage. La Suva est censée agir de la sorte. Mais elle ne pourra pas se dédouaner de ses responsabilités, même si elle a mandaté une société pour effectuer les contrôles. Roth, leader sur le marché suisse de l’échafaudage, est supposé pour sa part avoir de l’expérience. L’entreprise se cache derrière cette image. Elle a pourtant des pratiques détestables.

Concrètement, que reprochez-vous à Roth Echafaudages?

Depuis des années, Unia se bat pour que les échafaudages soient montés par des équipes de trois personnes. Mais Roth Echafaudages a toujours refusé, se limitant à deux travailleurs et se moquant de cette revendication syndicale. C’est pourtant insuffisant pour assurer la sécurité. On voit dès lors que ce prestataire n’est pas sensible à cette question alors que, vu sa taille, il devrait montrer l’exemple et se positionner dans ce sens auprès de la Société des entrepreneurs suisses en échafaudages, jouer de son influence. Aussi, je ne suis pas surpris que cette entreprise se trouve au cœur d’un drame comme celui-là.

Comment établir une chaîne des responsabilités au regard des différents acteurs impliqués?

Il faut d’abord savoir qui était censé faire les études et la conception de l’ouvrage pour garantir son bon dimensionnement et sa solidité. Roth Echafaudages se trouve donc à l’origine du problème. Mais en droit suisse, on ne peut pas cibler une personne morale. C’est donc l’entrepreneur qui doit être tenu pour responsable et ensuite le technicien censé calculer la statique de l’échafaudage et les ancrages, puis directement la Suva – c’est leur chantier! Les ouvriers se limitent à appliquer les directives, à obéir aux ordres. Ils ne sont pas en charge de contrôler le travail de leurs supérieurs et encore moins de la Suva. 

La Suva n’a pas rempli correctement son rôle?

De toute évidence, non. Dans cette affaire, elle se cache derrière un autre organisme qu’elle a mandaté pour faire les contrôles à sa place. Mais elle n’a pas contrôlé ce que faisait son sous-traitant. Pour moi, elle n’a pas rempli correctement son rôle. 

Que préconise Unia pour limiter les risques d’accident dans le domaine en question?

Il faudrait créer un organisme tripartite indépendant, intégrant des autorités cantonales, des représentants des travailleurs et de la branche concernée, qui soit garant de la conformité des ouvrages. Et valider le bureau d’études en ingénierie chargé d’analyser la statique de l’échafaudage avant sa mise en service. Mettre en place des règles claires pour le bon usage des échafaudages, l’imposer à toutes les entreprises utilisatrices. Les fiches Suva doivent être révisées, car elles ne sont pas suffisantes. Il vaut mieux pouvoir bénéficier toujours de trois paires d’yeux: le maître d’ouvrage, l’entreprise mandatée et l’organisme suggéré. Il est aussi nécessaire de sanctionner plus durement les contrevenants et de pouvoir compter sur une justice plus efficace et rapide quand survient un accident. La sécurité doit être ancrée dans les faits et s’appuyer sur les moyens qui vont avec. 

La question de la sécurité s’est aussi trouvée, ce début d’année, au centre de l’attention après la tragédie de l’incendie du bar à Crans-Montana...

Dans ce cas aussi, le directeur de la sécurité valaisan a, comme la Suva, botté en touche. Cette réaction me fâche. On fait tout pour éviter les remarques plutôt que d’effectuer son travail. Ce qui s’est produit est inadmissible. Il y a beaucoup d’hypocrisie sur les questions de la sécurité et des contrôles. Combien faut-il d’accidents pour qu’on revoie la copie? Le seul organisme qui dénonce vraiment les irrégularités est le syndicat.

La sécurité au travail en Suisse ne serait somme toute pas meilleure qu’ailleurs?

Difficile de répondre. Je n’ai pas de comparaison. Mais je constate effectivement que la Suisse ne fait pas mieux que d’autres pays. Une seule chose est sûre: elle ne se trouve pas à la hauteur de sa réputation. Les ouvriers croient bénéficier dans nos frontières de bonnes conditions et déchantent souvent. Sans oublier aussi les maladies professionnelles qui ne sont pas prises en charge. En témoignent les chiffres correspondant à la problématique, révélateurs du désastre... 

Vous vous montrez très critique...

Le problème se situe au niveau de la place de l’entreprise au sens large. C’est l’enfant chéri et gâté de la société à qui on passe tous les caprices: en matière de sécurité, de faillites, etc. En revanche, les travailleurs, eux, sont constamment surveillés. Malades, invalides, au chômage, on les accuse volontiers de tirer au flanc. Je m’interroge de savoir quand les entreprises prendront leur rôle social au sérieux, ce qui implique la protection de leurs salariés, et quand elles cesseront d’agir dans l’impunité...

 

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