Le personnel des EMS à bout de souffle

Soignante tenant les mains d'une personne âgée.
© Thierry Porchet

Passer du temps avec les résidents est devenu mission impossible pour le personnel des EMS, déjà fortement éprouvé avant la crise sanitaire du coronavirus. 

Une vaste enquête nationale menée par Unia met en lumière des soignants atteints dans leur santé, soumis à un stress permanent et mal payés. Une situation exacerbée par la crise du Covid-19

En pleine crise sanitaire du coronavirus, une grande enquête conduite par Unia entre 2018 et 2019 vient tirer la sonnette d’alarme sur les conditions de travail du personnel soignant, notamment dans les EMS, qui a rarement été mis à si rude épreuve. Pénibilité, stress, bas salaires: ces problématiques étaient connues bien avant cette pandémie, et le syndicat a voulu les chiffrer pour pouvoir agir concrètement sur le terrain. «Sur les quelque 3000 personnes qui ont participé à la première enquête, près de la moitié de celles travaillant en EMS a répondu ne pas vouloir poursuivre leur métier jusqu’à la retraite, et 34% ne savait pas, révèle Yolande Peisl-Gaillet, secrétaire syndicale du secteur tertiaire. Le thème des douleurs physiques et des atteintes à la santé était aussi récurrent. Ces résultats étant très inquiétants, nous avons décidé de mener une seconde enquête afin d’approfondir et de comprendre ce mal-être.»

Santé en jeu

La santé du personnel soignant est l’un des points centraux de cette seconde étude. Les 81% des sondés disent avoir souffert de douleurs dorsales dans les douze derniers mois et 41% de douleurs articulaires. Au niveau psychique, 67% d’entre eux ont vécu des troubles du sommeil ou de l’endormissement et 47% ont montré des signes d’état dépressif.

Le stress est aussi omniprésent au quotidien. «Le temps de travail est minuté et cadré, ils doivent en permanence faire vite pour être rentables, souligne la syndicaliste. Il n’y a plus de place pour l’humanité, qui est indispensable pour s’occuper de nos aînés et qui fait que les soignants ont choisi ce métier. Ce décalage est souvent la raison pour laquelle ils ne se voient pas vieillir dans cette profession.» D’après l’enquête, seulement 11% des sondés estiment avoir assez de temps pour effectuer leurs tâches. 

La pénibilité du travail est aussi une source de souffrance pour les employés. «Ils sont soumis à des horaires irréguliers, imprévisibles, ils doivent être atteignables durant leur temps libre qui est rarement de deux jours consécutifs, sans oublier les longues journées qui commencent tôt et finissent tard avec une coupure au milieu. C’est très difficile à vivre et à organiser, surtout lorsqu’on a une vie de famille!»

Et le tout, pour un salaire «de misère», s’indigne Yolande Peisl-Gaillet. «Encore un exemple de profession typiquement féminine qui est complètement dévalorisée, avec des bas salaires et du temps partiel.»

Revendications

Face à ce constat criant de malaise et de mal-être dans les soins de longue durée, Unia exige qu’on prenne ces problématiques à bras-le-corps. Pour ce faire, le syndicat a formulé plusieurs revendications. D’abord, que les effectifs de personnel soignant soient revus à la hausse dans les EMS, sachant qu’il manquerait 20000 employés dans le secteur. Ensuite, une revalorisation de ces professions, passant de fait par une augmentation des salaires. «Il est capital de mettre des moyens à la disposition de ces établissements pour ne pas consumer le personnel et pouvoir offrir des soins de qualité aux personnes âgées», poursuit la secrétaire syndicale. En somme, il s’agit d’octroyer plus de temps pour les soins et l’accompagnement afin de remettre l’humain au centre, et de stopper la marchandisation des soins. «On ne peut pas économiser dans ce secteur, on ne peut pas viser le profit à tout prix! Il est donc urgent de revoir le mode de financement des soins.»

La mise sur pied d’un partenariat social serait aussi profitable afin d’améliorer durablement les conditions de travail. «Cela doit passer par la négociation d’une convention collective de travail de force obligatoire pour tous les EMS, quel que soit leur statut.»

Témoignage: «On ne sait plus où donner de la tête»

Valérie*, assistante en soins et santé communautaire depuis six ans.

«Dans ce métier, on ne peut pas organiser notre vie personnelle: on reçoit notre planning le 30 pour le 1er… C’est sans cesse le stress, car on nous rajoute toujours une autre tâche imprévue, du coup on se retrouve débordé. On aime notre travail et on se donne à fond, mais on nous en demande toujours plus, sans jamais un merci. J’ai fait un burn-out qui m’a valu un arrêt maladie pendant six mois: à mon retour, on m’a enlevé ma prime et mes horaires ont été modifiés. 

Depuis l’apparition du coronavirus, les conditions de travail ont empiré. Alors que des résidents étaient contaminés, on ne nous a donné que trois masques et trois paires de gants par jour, que l’on devait désinfecter et réutiliser. Ils nous ont mis en horaire de 12 heures, de 8h à 20h, c’était du non-stop. 29 membres du personnel, dont moi, ont été contaminés, et une dizaine de résidents. La direction nous a soumis à deux tests de dépistage d’une valeur de 204 francs chacun qu’ils nous demandent aujourd’hui de payer. Pour moi, il s’agit d’un accident de travail, et je ne suis pas d’accord de payer. Les résidents ont dû être isolés dans leur chambre, du coup la charge de travail était double pour nous, notamment pour les repas, qui se prennent d’habitude en collectivité, mais aussi tout l’équipement qu’il faut mettre avant de rentrer dans la chambre. On s’est retrouvés certains matins à quatre au lieu de dix pour tout gérer, car des collègues avaient été testés positifs au Covid-19 la veille et ils n’ont pas pu être remplacés. On ne sait plus où donner de la tête, et on ne peut pas rester plus longuement avec les résidents, car on n’a juste pas le temps! La direction a décidé de nous accorder une prime, de manière complètement aléatoire, de 150 à 750 francs. Pour moi, la gestion du Covid-19, c’était la goutte de trop, et j’ai décidé de partir, je n’en pouvais plus.» 

*Prénom d’emprunt.


L’enquête en chiffres

• Près de 90% du personnel soignant travaille souvent dans l’urgence.

• Près de 53% des soignants effectuent souvent des heures supplémentaires qu’ils ne peuvent pas enregistrer.

• 92% des soignants ont indiqué que la qualité des soins pâtissait du manque de personnel et des pressions sur les coûts.

• Pour 67% des soignants, il reste peu de temps pour les loisirs et la famille à côté du travail.

• 81% des personnes interrogées ont indiqué ne plus parvenir à remplir leurs obligations sociales et familiales à cause des fréquents changements des plannings.

• 70% des personnes interrogées ont indiqué qu’on attendait d’elles d’être joignables et disponibles sur appel pour des missions de travail pendant leur temps libre.

• Près de 80% des personnes interrogées jugent leur salaire trop faible. 

• 27% des personnes interrogées ont un revenu mensuel brut situé entre 3000 et 3999 francs. 38% sont dans la fourchette de 4000 à 4999 francs. Seuls 20% des sondés, principalement du personnel soignant diplômé engagé à un taux élevé, gagnent plus de 5000 francs. Les sondés restants gagnent moins de 3000 francs en raison de leurs faibles taux d’occupation.

• 87% ont fait état d’effectifs insuffisants.

• 86% des soignants se sentent souvent fatigués, voire épuisés.

• 55% des moins de 30 ans ont dit ne pas pouvoir ou ne pas souhaiter y travailler jusqu’à la retraite.

• 28% des personnes interrogées ont indiqué avoir une ou plusieurs fois été en arrêt maladie pendant un mois ou plus pour des raisons inhérentes à leur activité professionnelle.