Alors que la Boulangerie-Pâtisserie Pierre, qui compte une dizaine de succursales dans le canton de Neuchâtel, a demandé sa mise en faillite, deux anciens employés témoignent.
Fâché et dégoûté, Julien Trassart témoigne dans l’espoir de mettre fin aux pratiques indignes de son ex-employeur. Ce boulanger-pâtissier-chocolatier-traiteur, 17 ans de métier à son compteur, a quitté le nord-est de la France pour venir travailler au Locle. Cela faisait quelques années que sa famille dans le Haut-Doubs l’invitait à se rapprocher. «J’ai vu l’offre d’emploi du Fournil de Pierre. Je suis venu faire quelques jours d’essai. Pierre-André Sommer m’a payé l’hôtel et fait miroiter un salaire de 5000 à 6000 francs, ainsi qu’un poste de chef. J’avais un précontrat. J’ai trouvé une maison avec un loyer de 950 euros par mois près de la frontière, en me disant que je pourrais la payer sans trop de problème. Tout m’avait l’air correct.»
Confiant, Julien Trassart s’installe donc avec sa compagne et son fils de 14 mois. Début juin 2025, il entame son premier jour de travail… qui est aussi le dernier sous l’égide du Fournil de Pierre, qui déclare sa faillite. Comme ses collègues, c’est la nouvelle société Boulangerie-Pâtisserie Pierre qui l’emploie. «On devait faire les livraisons, alors qu’on n’était pas assuré pour conduire le véhicule. On n’avait pas de pause, alors qu’on nous déduisait une demi-heure. On n’a jamais su si nos cotisations sociales avaient été payées, et si la demande de permis de travail avait été faite. En théorie, j’étais payé 4400 francs brut, avec des horaires de nuit. Dans les faits, c’était au lance-pierre, 1500 ou 2000 francs de temps en temps, sans fiche de salaire. Je suis tombé dans une misère pas possible. J’ai dû vendre beaucoup de mes biens pour nourrir ma famille et payer l’essence pour aller travailler. Je n’étais pas le seul. On a demandé plusieurs fois du respect et le paiement de nos salaires. On nous disait demain, demain, toujours demain… On insistait. C’était le principal sujet de discussion avec les collègues. Sommer dirigeait toujours. Ledit patron, Samuel, nous traitait comme des moins que rien. On s’en ramassait plein les dents.»
La situation financière de Julien Trassart se détériore très vite. «J’ai eu des loyers et des factures de retard, des tensions avec ma compagne, et une telle pression que ça m’est tombé dessus mentalement. J’ai craqué. On était beaucoup à être au bord de la crise. Après un arrêt maladie de quelques jours, j’ai posé ma démission début novembre. Dans les deux semaines qui ont suivi, cinq autres employés sont partis. Il nous a fallu ce temps pour comprendre que ça n’irait jamais mieux…»
Hygiène déplorable
Le témoignage d’un de ses anciens collègues, qui préfère rester anonyme, lui fait écho. Il précise: «On n’avait jamais deux jours de repos d’affilée. Les horaires, c’était n’importe quoi. Rien n’était planifié.» Le boulanger souligne aussi que le service de l’hygiène avait fait fermer le laboratoire du Locle à la suite d’un contrôle. «On travaillait sans eau chaude. Les plaques étaient pleines de rouille, on avait ordre de ne pas mettre de film de protection sur les bâtons de pâte. Des produits périmés, même de la viande, étaient vendus. Je n’ai jamais vu un tel chaos dans l’organisation des matières premières et des horaires des ouvriers. Aucun respect! Quand ça a fermé au Locle, on a continué à Courtelary.»
Soit dans le laboratoire de Monsieur Leuenberger, vice-président de l’Association suisse des patrons boulangers-confiseurs… Il relate aussi que les vendeurs étaient tous au bout du rouleau. «En fait, la direction a fait du mal aux ouvriers et aux clients. Je dois dire que j’ai peur qu’une nouvelle société soit ouverte par la même personne. Je ne pensais pas qu’en Suisse, un pays aussi carré et ordré, de tels agissements étaient possibles.»
Comme une trentaine d’autres employés, ce boulanger, avec l’aide d’Unia, espère récupérer les nombreuses heures non payées. Il se dit aujourd’hui soulagé d’avoir retrouvé un poste dans une bonne boulangerie de la région, avec un patron respectueux. Il a retrouvé le goût du travail. Même écho du côté de Julien Trassart qui sort la tête de l’eau: «Mon patron actuel est très respectueux. J’ai pu rembourser une partie de mes dettes. Quand je parle de la Boulangerie-Pâtisserie Pierre autour de moi, encore ce matin avec le douanier en rentrant du boulot, tous n’en reviennent pas que ce soit possible.»