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«J’ai décidé de me battre au lieu de fuir»

Portrait femme
© Thierry Porchet

Karine Montarou a failli abandonner à jamais son métier, ayant connu des établissements aux conditions de travail calamiteux.

Malgré les horaires irréguliers et une charge de travail qui tend à s’alourdir, Karine Montarou est passionnée par son métier d’aide-soignante en EMS. «J’aime les contacts humains, je suis très empathique», confie-t-elle d’emblée. Ce métier, elle a pourtant failli l’abandonner à jamais, ayant connu des établissements calamiteux, tant par les conditions de travail qui y prévalaient que par la manière dont les résidents y étaient traités. Mais cette frontalière française, qui vit à Ferney-Voltaire, a enfin trouvé sa place dans l’établissement genevois où elle travaille depuis dix ans. «J’ai une cheffe de service très humaine, un directeur magnifique! C’est rare d’avoir des supérieurs aussi bienveillants.»

Et elle sait de quoi elle parle… Son premier poste dans la profession aurait pu être le dernier. «Au tout début de ma carrière, j’ai travaillé dans une maison de retraite en France, dans la Sarthe, d’où je suis originaire, raconte la quinquagénaire. Les conditions de travail y étaient horribles! Chaque geste était chronométré, on n’avait que dix minutes pour faire la toilette des résidents. Je n’y suis restée que quatre mois, mais aujourd’hui, je ne tiendrais même pas deux jours!»

 

Changement de voie

Après cette première expérience désastreuse, Karine Montarou en est convaincue: ce métier n’est pas fait pour elle. «Je ne voulais plus entendre parler de maisons de retraite! Je me suis donc orientée vers la psychiatrie, un domaine qui m’a toujours intéressée. J’ai travaillé pendant deux ans et demi dans une institution près de Paris, où je me plaisais bien. Puis, j’ai rencontré le père de mes enfants et nous avons changé de région. Là, j’ai trouvé un emploi dans une maison pour personnes handicapées mentales vieillissantes.» Elle y reste huit ans, jusqu’à ce que son compagnon soit muté en France voisine, non loin de Genève.

C’est là qu’elle commence à chercher du travail en Suisse, dans le domaine du handicap ou dans les soins à domicile. Chou blanc. «J’ai envoyé entre vingt et vingt-cinq dossiers de candidature sans résultat. Je ne comprenais pas pourquoi. En France, après deux ou trois postulations, je finissais par être engagée.» Puis, un jour, un employeur lui explique qu’en raison d’une politique de préférence nationale, elle doit d’abord passer par une agence d’intérim pour pouvoir obtenir un permis de frontalier. «J’ai donc occupé pendant six mois un emploi intérimaire dans un EMS, où j’ai fini par être embauchée en fixe.»

On était sans arrêt en train de courir, on n'avait même plus le temps de parler aux pensionnaires. Et certains étaient traités de manière vraiment scandaleuse. C'est un système qui devient déshumanisant et nous broie
Karine Montarou, membre du comité de branche des aides-soignantes à Unia Genève

Hélas, les choses se gâtent. A cause de la débâcle financière d’un établissement genevois, qui est mis à ban, tous les autres se lancent dans la chasse aux déficits. «Dans celui où je travaillais, ils ont alors engagé un directeur financier qui venait de la banque et ne connaissait rien au secteur des soins. Il a commencé à tout changer. Les conditions de travail se sont dégradées et on manquait de matériel.» Au lieu de cinq résidents par aide-soignante, cela passe à sept ou huit. «On était sans arrêt en train de courir, on n’avait même plus le temps de parler aux pensionnaires ou de répondre à leurs appels quand ils sonnaient pour une demande. Et certains étaient traités de manière vraiment scandaleuse. C’est un système qui devient déshumanisant et nous broie. Si on se plaint, on nous répond qu’on est trop négatif, ou trop sensible.»

 

Le mauvais exemple français

Cela rappelle à Karine Montarou la situation qu’elle avait connue dans les maisons de retraite en France. «Malheureusement, la Suisse prend la même voie. La charge de travail augmente, car les résidents sont de plus en plus dépendants, mais les moyens ne suivent pas.» Une fois de plus, elle décide d’aller voir ailleurs. A la longue, ses changements successifs d’emplois amènent l’aide-soignante à se syndiquer. «Un jour, je me suis dit qu’il fallait que j’arrête de fuir dès qu’un établissement devenait dysfonctionnel, et que j’essaie plutôt de me battre pour changer les choses.» Elle est recrutée par Arlette Messi, secrétaire syndicale responsable des soins à Unia Genève, pour entrer au comité de branche. «Je participe aux assemblées chaque mois. J’en ferais volontiers plus, mais avec mes horaires de travail irréguliers, et étant devenue mère célibataire avec quatre enfants, je n’ai pas assez de temps pour m’engager comme déléguée syndicale.»

Pour elle, il faudrait idéalement qu’il y ait une représentante de chaque EMS du canton dans ce comité, afin de faire le lien entre les travailleuses et le syndicat. Car ce dernier n’a pas accès aux lieux de travail et au personnel.

Depuis qu’elle est arrivée dans son EMS actuel, ses conditions de travail se sont nettement améliorées. Par exemple, elle a retrouvé un ratio de cinq résidents par aide-soignante. Et puis, elle reçoit ses plannings un mois à l’avance, une obligation que ne respectent pas tous les employeurs. Elle peut même faire part de ses souhaits, qui sont pris en compte dans la mesure du possible, afin d’avoir des horaires compatibles avec sa vie de famille. Mais elle est consciente que rien n’est immuable. «Il suffirait qu’un supérieur soit remplacé ou parte à la retraite et tout pourrait changer. Je l’ai déjà vécu.»

Une vidéo de Thierry Porchet.

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