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Un chantier d’exception, au cœur du cimetière de nos lointains ancêtres

fouille
©Thierry Porchet

Plus d'une vingtaine d'archéologues sont à l'oeuvre quotidiennement sur le terrain de Vidy la Romaine, au sud de Lausanne.

ARCHÉOLOGIE A Lausanne, une des plus grandes nécropoles gallo-romaines est mise au jour. A mi-parcours, après deux ans de fouilles, le nombre d’objets recueillis est déjà phénoménal.

Pelle mécanique, pioches, truelles, seaux... autant d’outils propres à n’importe quel chantier. Sauf qu’ici on y trouve aussi des pinceaux et des instruments dignes d’un cabinet dentaire. En cette matinée d’avril à la chaleur estivale, une vingtaine d’archéologues sont à pied d’œuvre sur une parcelle baptisée Vidy la Romaine. Soit le cimetière de la cité gallo-romaine Lousonna qui, avec ses quelques milliers d’habitants, faisait figure de grande ville au début de notre ère (de l’an 15 avant J.-C. jusqu’au IVe siècle). 

Depuis juin 2024, huit hectares sont passés au peigne fin. Les fouilles doivent durer quatre ans avant de laisser la place à un écoquartier dans le cadre du projet lausannois Métamorphose. La pression des délais touche donc aussi ce chantier, au vu de la richesse patrimoniale du sous-sol. Soit environ 5000 sépultures ou aménagements funéraires. Mais pas seulement…

Statuettes et figurines

A chaque jour, sa nouvelle trouvaille. Ce matin, une statuette intacte est sortie de terre. «Elle représente une divinité féminine. C’est la deuxième qu’on trouve, en plus de nombreuses autres figurines représentant Vénus ou des animaux symboliques pour accompagner les défunts, telles que des colombes ou des lièvres», raconte le chef de chantier et archéologue, Romain Guichon. Une fois sorties de terre, les pièces sont nettoyées, séchées, inventoriées.

Dans les couches de terre, de 30 à 40 centimètres, des urnes en forme de vases, en céramique ou en verre, contiennent des os et des offrandes (de la nourriture ou des lampes à huile pour guider le défunt). Des corps inhumés sont aussi retrouvés avec des pièces de monnaie sur les yeux, dans la main ou la bouche pour payer le passage vers l’autre monde. «Les pratiques celtes et romaines s’entremêlent. Il y avait même un culte à Isis, déesse de la mythologie égyptienne, propre à Lousonna. On a trouvé des squelettes dans des positions très différentes, couchés sur le ventre, sur le côté et même prosternés», détaille Romain Guichon. Un peu plus loin, des squelettes de chevaux émergent. «La mise en scène des os fait penser à un contexte rituel», précise Audrey Procureur, archéologue enthousiaste, qui ne se lasse pas de ces découvertes quotidiennes.

Au bord de la nécropole, une route de pierres, avec des empreintes de chars: «Ses fondations sont solides, sûrement dues au caractère marécageux du site. Avec ses six mètres de large, il y avait largement de quoi croiser deux chars», image Romain Guichon.

Un travail de tous les sens

Plus on creuse, plus on remonte dans le temps. Les tachéomètres indiquent l’endroit précis et l’altitude des pièces trouvées au fur et à mesure du décapage par tranche de 5 à 6 centimètres. Les différentes strates permettent d’analyser le mouvement des populations dans la région, ainsi que les fluctuations du lac, auparavant plus haut. 

Les employés d’Archeodunum, l’entreprise mandatée par le Canton, sont quasiment tous archéologues, mais aussi céramologue, archéozoologue, anthropologue, géologue, épigraphiste ou encore lithicien (étudie les outils en pierre). Si leur formation est universitaire, leur travail est aussi très physique et manuel. Eté comme hiver, à genoux la plupart du temps, ils grattent la terre, l’œil attentif. Les différentes couleurs des strates donnent des indications sur le temps géologique, mais leurs repères concernent aussi l’ouïe et le toucher. Le bruit de leurs truelles contre les différentes couches de sédiments, plus ou moins argileuses, et les structures hétérogènes détectables au toucher les renseignent dans leur quête.

Reliques alimentaires

Pendant que, sur le terrain, une collaboratrice s’apprête à prélever, avec délicatesse et non sans stress, trois crânes d’équidés imbriqués les uns dans les autres, une autre, dans un ancien garage transformé en atelier, passe des sédiments au tamis à la recherche de graines. Des lentilles, du blé, de l’orge et de minuscules fragments de nourriture bouillie ont déjà été répertoriés. La paléo-botaniste analysera ensuite ces reliques de notre lointain passé. 

Un bol en sigillée, provenant du centre ou du sud de la Gaule, dans la main, Romain Guichon explique: «En grattant la céramique, les analyses moléculaires ont détecté des traces de vin, d’huile et d’autres aliments.» «Après les fouilles, les analyses vont continuer encore pendant trois ans au moins», précise Sébastien Freudiger, directeur suisse d’Archeodunum, déjà présent lors des premiers sondages en 2012. «Chaque objet est la propriété de l’Etat de Vaud, qui a une convention avec Lausanne pour conserver les pièces. Celles-ci seront sauvegardées dans des entrepôts et dans le Musée romain. C’est important que le grand public y ait accès. C’est un patrimoine humain inestimable. Pouvoir fouiller une nécropole dans son entier est exceptionnel.»

 

Au temps des chasseurs-cueilleurs

Il y a 10000 ans, après le retrait du glacier du Rhône, et bien avant l’antique Lousonna, la région a vu bon nombre de chasseurs-cueilleurs s’établir avec leurs campements éphémères. Sur le chantier de fouilles, entre 1 et 1,5 mètre de profondeur, plus de 15000 éclats de silex ont déjà été répertoriés. «On retrouve aussi beaucoup de coquilles de noisettes brûlées dont se nourrissaient ces nomades, des os de cervidés, de sangliers, d’aurochs – l’ancêtre de la vache – mais aussi de renards, de castors et d’oiseaux. Des pierres viennent de Bellegarde, plus loin que Genève, et des Préalpes fribourgeoises. Il y a aussi du cristal de roche du Valais. Ils bougeaient beaucoup et portaient tout à dos d’homme», relate Alexandre Deseine, spécialiste de la période mésolithique. Dans sa main, un silex avec une succession de petites retouches. «C’était peut-être pour percer les peaux», décrypte le passionné des gestes techniques et de la fabrication d’outils de cette période. Romain Guichon explique: «L’archéologie a évolué ces dernières années. De son attrait pour les beaux objets, elle tente davantage aujourd’hui de comprendre les humains d’alors, leur mode de vie, leur artisanat, leurs rituels et leur environnement.» 

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