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Front populaire: la gauche française a la mémoire courte

L’année 1936 a été marquée par l’un des plus grands moments de l’histoire française et européenne. Nonante ans plus tard, la gauche du pays voisin semble avoir oublié cette leçon d’unité.

En France, d’immenses conquêtes ont vu le jour grâce au Front populaire de 1936. En particulier la semaine de 40 heures, les premiers congés payés (deux semaines) et la reconnaissance des conventions collectives. Cela a été rendu possible par la coalition formée du Parti socialiste, du Parti communiste (qui ne participa pas au gouvernement) et des radicaux. Mais aussi par la mobilisation sans précédent de la classe ouvrière: trois millions de grévistes et 9000 usines occupées. 

Comme l’explique l’historien Jean-François Claudon, dans un essai très documenté, Aux origines du Front populaire*, le chemin de l’unité ne fut pas un long fleuve tranquille. Tout démarre le 6 février 1934, à Paris, avec une manifestation de l’extrême droite, représentée par l’Action française, la Croix-de-feu et les Camelots du roi. Même s’il n’y a pas eu de coup d’Etat, la gauche se devait de réagir. Durant plusieurs mois, le PC et la SFIO (le PS de l’époque) sont toutefois à couteaux tirés, se traitant de «sociaux-traîtres» et de «moscovites». Mais un pacte d’unité d’action sera signé le 27 juillet 1934, un peu moins de deux ans avant la victoire du Front populaire aux élections d’avril-mai 1936.

Terrasser la bête immonde

Jean-François Claudon note que les mois qui ébranlèrent la France dans les années 1930 «entrent en résonance avec les préoccupations actuelles de nombreux militants, qui ne se résignent pas à l’arrivée de l’extrême droite en France». L’auteur ajoute que, dans un tel contexte, «seule une politique hardie répondant aux aspirations profondes de l’écrasante majorité de la population peut terrasser la bête immonde». Alors que le Rassemblement national (RN) semble tout près de diriger le pays, la gauche française offre un triste spectacle. Parmi les partis de gauche, il y a une profusion de candidates et de candidats, dont Jean-Luc Mélenchon, toujours aussi autoritaire. Deux noms sont avancés chez les ex-Insoumis, ceux de Clémentine Autain et de François Ruffin. Secrétaire nationale des Verts, Marine Tondelier sera certainement de la partie. Il y a aussi l’électron libre Raphaël Glucksmann (Place publique), alors que chez les socialistes, le député Jérôme Guedj s’est autodésigné et François Hollande y songe tout en «oubliant» qu’il n’a pas mis en œuvre une seule mesure importante en faveur des classes populaires. Cette énumération est affligeante, d’autant plus que près de huit électeurs de gauche sur dix veulent une candidature unique en 2027.

Jospin, lui aussi oublié

Ces camarades ont la mémoire courte. Ne se rappellent-ils pas qu’en 2002, c’est la prolifération des candidatures de gauche qui avait empêché Lionel Jospin d’être présent au second tour? Pourtant, Lionel Jospin et sa gauche plurielle avaient lancé d’importantes réformes: lois Aubry sur les 35 heures, couverture maladie universelle, création de 310000 emplois jeunes, etc. Selon un récent éditorial du Monde, cette époque est révolue: «L’annonce de la mort de Lionel Jospin, figure majeure du socialisme de la fin du XXe siècle et du début du XXIe, a eu lieu, lundi 23 mars au matin, au moment même où les dirigeants du Parti socialiste et de La France insoumise s’invectivaient dans les médias au sujet du bilan des élections municipales.» 

Pour se redresser, la gauche française devrait se passer des services de Jean-Luc Mélenchon d’un côté, des sociaux-libéraux François Hollande et Jérôme Guedj de l’autre, qui partagent l’idée de «deux gauches irréconciliables». Le PS français et les autres partis de gauche auraient aussi une plus grande force de frappe s’ils entretenaient des liens plus étroits avec le mouvement syndical, comme dans les pays nordiques, en Allemagne et, dans une certaine mesure, en Suisse. Le problème, c’est qu’avec sept centrales, le paysage syndical français est tout aussi éclaté que celui de la gauche politique.

couverture du livre

*Jean-François Claudon, «Aux origines du Front populaire», Ed. Atlande, 300 p., 2026

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