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Les plateformes, sans foi ni loi

Livreurs qui manifestent
© Olivier Vogelsang

Entre 2021 et 2022, les livreurs de Smood avaient livré pendant plusieurs mois une bataille syndicale exceptionnelle en Suisse romande. Le 30 avril prochain, la société genevoise détenue par Migros va cesser ses activités laissant quelque 420 personnes sur le carreau.

Le sociologue français Fabien Lemozy a vécu de l’intérieur le monde impitoyable de la livraison de repas à vélo à Toulouse. Entretien avec le coauteur de l’essai Plateformes.

Comment un job de jeune diplômé finit en essai sociologique? Tout commence en 2017. Fabien Lemozy achève sa thèse sur les migrants boliviens exploités dans des ateliers de couture de grandes enseignes internationales au Brésil. Il n’imagine pas alors se retrouver lui-même dans une autre forme de travail esclavagisé. Par nécessité – lui-même étant précaire à ce moment-là – et par curiosité, le jeune sociologue du travail s’inscrit sur la plateforme Deliveroo, en créant sa microentreprise en quelques clics. A Toulouse, le livreur à vélo tient un journal de terrain, s’interroge sur cette nouvelle forme de travail et finit par mener l’enquête avec le sociologue du travail Stéphane Le Lay. Avec, à la clé, un essai intitulé Plateformes. La colonisation du travail et de la démocratie (Les Editions de l’Atelier, 2025). Dans leur introduction, les chercheurs dénoncent un «retour du travail à la pièce». «Avec, cette fois, un contremaître sur smartphone.» Entretien téléphonique avec Fabien Lemozy.

 

Qu’est-ce qui vous a frappé dans cette expérience?

Le décalage entre les promesses et la réalité. On nous vend la liberté de travailler comme on veut, d’exercer un métier sportif et écologique, à l’image des si cool bike messengers de New York... Or, très vite, tout se délite. Du rêve d’une économie sociale et solidaire, on passe au désenchantement néolibéral. Le livreur est évalué sur sa disponibilité et doit donc être présent à chaque notification. Il veut faire toujours plus, devient alors agressif avec les restaurateurs et les autres livreurs, avec qui il ne parle que de primes et de nombre de courses. Il entre dans une organisation contraignante, basée sur l’évaluation, la discipline, la contrainte, la sanction. 

 

Comment a évolué le métier?

Le métier de coursier à vélo existait avant l’arrivée, il y a une dizaine d’années, des applications telles que Deliveroo et Uber Eats. C’était un métier de niche avec de petites entreprises, des personnes de choix recrutées et un ensemble de règles. Les livraisons en scooter ou en «Vélib» ont vidé de leur sens la passion sportive et du vélo – en tant qu’objet de travail très investi, customisé. On ne prend plus soin des outils de travail, ni des machines, ni des humains. Le travailleur, pourtant dit autoentrepreneur, ne décide de rien.

Dans les profils sociologiques, la première génération était donc formée de personnes passionnées de vélo, puis des étudiants sont arrivés et, enfin, des personnes mises à l’écart du marché de l’emploi pour des raisons systémiques. Le Covid a été déterminant dans ce glissement. 

 

Qu’en est-il du statut des livreurs en France?

Dans certaines villes, de 70% à 80% des livreurs seraient aujourd’hui sans-papiers (par contre les sans-papiers seraient très rares en Suisse, ndlr). Ils passent par des loueurs d’identité, moyennant une rétribution financière de 100, voire 200 euros, la semaine, qui leur créent une société avec un numéro Siret (Système d'identification du répertoire des établissements), obligatoire pour travailler sur ces plateformes. A l’aspect disciplinaire de celles-ci s’ajoute celui des loueurs de comptes qui sont – bien loin du réseau mafieux qu’on pourrait imaginer – des Monsieur Tout-le-monde, par exemple un employé de la SNCF ou de la préfecture. Si la location d’identité existait déjà, notamment sur les chantiers, les plateformes l’ont démultiplié.

Pour prétendument lutter contre ce fléau, les applications ont mis en place depuis trois ou quatre ans des systèmes de reconnaissance faciale. De manière soudaine, l’application demande de s’identifier par un selfie. Paniqués, les livreurs se mettent en mode avion, le temps de se rendre chez le titulaire du compte... C’est une pression supplémentaire, en plus de celle de la rémunération. Ces frais supplémentaires font que les livreurs travaillent douze à quinze heures par jour, sept jours sur sept. C’est une astreinte perpétuelle, sans stabilité ni sécurité aucune. Garder un compte actif devient une performance en soi. La santé est mise à rude épreuve. 

 

Est-ce un phénomène propre à la France?

A l’échelle de l’Europe, une étude montre que la majorité des livreurs sont issus de minorités ethniques, avec ou sans papiers. Quel que soit le pays, ce sont toujours ceux en bas de l’échelle qui travaillent dans la livraison de repas et surtout des hommes, du fait de la pénibilité physique et de leur domination dans l’espace public. Pour ceux sans papiers, c’est paradoxal, car ils sont censés être invisibles. Reste que les durcissements des politiques migratoires profitent aux plateformes, car ils sont d’autant plus exploitables. Etre un jeune livreur maghrébin, c’est se soumettre aux contrôles de police. L’un d’eux me disait être une proie facile, pour les statistiques des policiers. Dans les métiers de la livraison, on se gare rapidement, hors des clous. Mais les employés de Domino’s pizza avec leurs uniformes ne seraient pas autant contrôlés que ceux avec des sacs cubiques Uber.

 

Qu’en est-il des revenus?

Alors que l’autoritarisme de ces plateformes augmente, les rémunérations ne cessent de baisser. Au début, le paiement se faisait à l’heure, puis à la course et, enfin, au kilomètre avec des tarifs de plus en plus bas. Les personnes qui travaillent sur ces applications n’ont pas vraiment le choix. Accepter ou quitter. On assiste à une banalisation de l’exploitation.

 

La situation est différente quand le salariat est reconnu…

A l’échelle du Parlement européen, la décision de présomption du salariat représente une grosse victoire et un enjeu de lutte. Mais cela doit être retraduit dans le droit du travail de chaque pays. En France, le salariat n’est pas reconnu – Macron est un lobbyiste de la plateformisation du travail – au contraire de l’Espagne par exemple (en Suisse aussi, dans les cantons de Vaud et de Genève, ndlr). En général, quand les plateformes doivent commencer à respecter le droit du travail, elles arrêtent. Car sans contournement du droit du travail, sans exploitation de la santé des travailleurs, elles ne tiennent pas. 

 

Dans votre essai, vous dites que les plateformes mettent en péril la démocratie. Dans quelle mesure?

En principe, le travail est un lieu d’expérimentations et de liens entre les gens. Pour produire un service ou un objet de qualité, la coopération est nécessaire. Les collectifs de travail offrent un espace de discussion, de recherche de solutions, d’échange sur les manières de faire, de compromis... Ces délibérations autour du travail ne sont plus possibles avec les plateformes. L’atomisation, la concurrence exacerbée, le turn-over ou encore l’exploitation des plus fragiles portent atteinte à la démocratie. Les travailleurs ne pensent même plus à leurs droits. Les applis modifient les conditions, en toute opacité et tout le temps. Du jour au lendemain, on vous change les tarifs. On est dans le chacun-pour-soi, et la qualité du travail, importante pour l’estime de soi, n’est même plus une question. 

 

Quel rôle jouent les syndicats?

Du point de vue des syndicats, en tout cas en France, peu de moyens ont été engagés dans ce secteur. Comme ces livreurs ne sont pas des salariés, qui plus est sans papiers, les syndicats – hormis quelques-uns de leurs représentants très engagés – ont du mal à se positionner. De surcroît, rien n’incite les travailleurs à la solidarité et au collectif de travail, et donc ça freine la lutte. A noter que les applications se retrouvent de plus en plus dans d’autres métiers. Un autre point important est qu’à la livraison s’ajoute la production de données revendues à d’autres entreprises pour des pubs ciblées ou sous forme de big data qui entraîne le management algorithmique, à l’image des travailleurs du clic (dans les pays en voie de développement essentiellement) qui entraînent l’IA. Les livreurs à vélo devraient aussi être payés pour ça. 

 

Y a-t-il des alternatives à ces plateformes?

Heureusement, et je parle pour le territoire français que je connais, des sociétés coopératives et participatives (SCOP) de coursiers à vélo ont été créées dans de nombreuses grandes villes, en réaction aux plateformes numériques de travail. Elles offrent une organisation des activités basée sur l’attention à l’autre, et sur le soin accordé au travail humain, aux droits et à la santé des travailleurs. Le métier de livreur en soi est le même, mais les conditions sont complètement différentes. On y trouve de la solidarité, de la cohésion, de la satisfaction du travail bien fait, de la gouvernance démocratique. Ces SCOP développent leur propre logiciel pour ne pas dépendre de la technologie Uber ou Deliveroo. Les maisons de coursiers à Paris ont été mises en place avec la gauche politique et des syndicats. La Maison des Livreurs de Bordeaux est un autre exemple réjouissant. Elle est née, elle, de travailleurs sans-papiers soutenus par Médecins du monde, puis par la Municipalité. Ils ont ouvert un local nommé Amal – «espoir» en arabe – pour offrir un endroit chaud pour faire leur pause, manger, discuter, aller aux toilettes, trouver des voies de régularisation, consulter un médecin... Cette alternative est basée sur la santé, car les corps s’usent très rapidement dans ce travail. C’est un autre axe de lutte pour les syndicats.

Plateformes. La colonisation du travail et de la démocratie, Stéphane Le Lay et Fabien Lemozy, Les Editions de l’Atelier – Les Editions ouvrières, Paris, 2025.

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