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«Le chantier est organisé par la précarité de l'emploi»

Ouvrier sur des échafaudages.
© Thierry Porchet

Les normes de sécurité n'affrontent pas les problèmes réels vécus comme problématiques par les travailleurs, telles que les vapeurs respirées quotidiennement par les ouvriers.

Un ordre moral se construit et se reproduit dans le monde de la construction. C’est ce que démontre Laura Galhano, sociologue et secrétaire syndicale chez Unia, dans son ouvrage «Sociologie des chantiers».

Laura Galhano, vous êtes née au Portugal, puis avez grandi en Valais dans une famille ouvrière. Quel est le lien entre votre vie personnelle et cette recherche?

Je suis arrivée en Suisse à 5 ans, en 1990, avec mes parents et ma sœur. Mon père était soudeur, ma mère s'occupait de nous et faisait des heures de ménage. Pendant mes études à l'université, je vivais dans un immeuble habité par des ouvriers immigrés portugais qui travaillaient sur les chantiers. Je discutais beaucoup avec eux et je cherchais à comprendre comment leur travail était structuré. Lorsque j'ai commencé un projet de recherche sur le travail, le chômage et la vulnérabilité, j'ai observé à quel point le monde du chantier était très hiérarchisé – par statut, nationalité, sexe – avec peu de reconnaissance pour les compétences. Un lieu idéal, en somme, pour étudier en profondeur comment ces dynamiques se reproduisent.

 

Pouvez-vous nous faire une brève radiographie du secteur en Suisse?

Environ 30% de la main-d'œuvre est concentrée dans moins de 3% des entreprises, tandis que 80% des entreprises comptent moins de dix employés. Après la crise des années 1990, qui a causé des licenciements massifs et la prolifération de microentreprises, le secteur a connu, dans les années 2000, une phase de fusions et d'acquisitions qui a mené à la naissance de grands groupes comme Implenia. Ces entreprises se sont progressivement davantage orientées vers la gestion de projets et les investissements immobiliers, en externalisant de plus en plus la production à travers la sous-traitance et le travail intérimaire. Nous avons ainsi assisté à une tertiarisation du secteur, avec une réduction du rapport salarial classique au profit de nouvelles relations contractuelles.

 

Dans ce contexte, l'objectif de votre recherche était de comprendre comment se maintient l'ordre social sur les chantiers et comment se reproduisent les hiérarchies. Quelles réponses avez-vous trouvées?

En analysant les discours sur le travail de toutes les personnes impliquées dans ce secteur – des dirigeants aux ouvriers –, j'ai découvert qu'il existe des catégories morales qui produisent des formes d'acceptation et de valorisation partagées. Ces normes caractérisent un univers marqué par une forte précarité du travail, une exposition structurelle au chômage, des conditions difficiles et une faible reconnaissance des qualifications, qu'elles soient formelles ou acquises par l'expérience. Les catégories morales, les segmentations ethniques et les normes de genre forment un système qui légitime la précarité, masque les rapports de pouvoir et rend invisibles les compétences en les substituant par des attitudes «naturelles».

 

Laura Galhano, sociologue
et secrétaire syndicale chez Unia

 

Vous parlez de trois catégories morales: le bon travailleur, le temporaire et le chômeur. Pouvez-vous les décrire?

Ces trois catégories – indissociables de la précarisation de l'emploi et du recours croissant au travail intérimaire et à la sous-traitance – ne décrivent pas seulement des situations professionnelles, mais véhiculent aussi des jugements moraux. Le «bon travailleur» est la figure idéalisée par les employeurs: fiable, motivé, non revendicatif, disponible. Le «temporaire» est une figure ambiguë, instable: il n'est ni complètement accepté ni complètement rejeté. Le «chômeur» est stigmatisé: c'est celui qui abuse du système et qui est utilisé comme l’opposé du «bon travailleur». Ces catégories sont partagées par tous, indépendamment de la position hiérarchique. Cela rend l'ordre moral apparemment universel et légitime. Celui qui ne se conforme pas risque l'exclusion.

 

Un autre instrument de segmentation est ethnique. Environ un tiers des maçons en Suisse sont Portugais. Est-ce seulement une question de capacités techniques ou y a-t-il autre chose?

Cette concentration ne dérive pas de compétences naturelles, mais de mécanismes organisationnels qui associent des attitudes de travail à des groupes nationaux. Quand on parle de «Portugais» sur les chantiers, mais aussi d'«Albanais» ou d'«Italiens», on fait référence à un rapport au travail, pas à des caractéristiques ethniques réelles. Les groupes nationaux fonctionnent parce qu'ils partagent des pratiques, des codes culturels, des dispositions migratoires similaires. Cela favorise par exemple le recrutement à travers des réseaux personnels. L'intégration de personnes avec des liens forts assure en outre une confiance et une loyauté qui servent, concrètement, à gérer les rapports de pouvoir sur le chantier. En intégrant des liens forts dans l'entreprise, on assure une fiabilité et un contrôle social réciproques.

 

Le sentiment de communauté peut-il aussi être une aide pour donner de la dignité à ces positions?

Sans aucun doute. Les travailleurs portugais construisent un sentiment de communauté à travers des pratiques spécifiques: repas du vendredi avec des produits typiques, fréquentation de bars portugais, accès aux médias nationaux. Ces rituels renforcent l'identité collective et la réputation professionnelle, mais servent aussi à donner de la dignité à des positions précaires. Attention toutefois: cette naturalisation ethnique rend invisibles les vraies compétences: coopération, coordination, entraide.

 

«Les normes de virilité – se montrer résistant au froid, supporter la fatigue, la douleur – servent à sublimer des conditions de travail objectivement dures. La capacité de supporter ces conditions sans se plaindre devient le critère principal d'évaluation.»
Laura Galhano, sociologue

 

Dans votre livre, vous documentez des conditions objectivement dures: toilettes chimiques non chauffées, vapeurs toxiques, températures extrêmes. Comment ces situations sont-elles gérées?

Les normes de sécurité se concentrent souvent sur des aspects formels – gants, lunettes – mais n'affrontent pas les problèmes réels vécus comme problématiques par les travailleurs, telles que les vapeurs respirées quotidiennement par les ouvriers. Dans le livre, je raconte l'histoire de Luis, un ouvrier qui explique comment tous les apprentis «sont partis» parce qu'ils ne supportaient pas les vapeurs des produits qu'ils jugeaient toxiques. La SUVA les considère conformes. Les travailleurs expérimentés ont seulement appris à normaliser le rapport avec le danger.

 

Néanmoins, la construction est le secteur avec le plus de morts, d'accidents et de maladies professionnelles. Dans quelle mesure cela est-il corrélé à la question de la virilité, dont vous parlez dans votre recherche?

Les normes de virilité – se montrer résistant au froid, supporter la fatigue, la douleur – servent à sublimer des conditions de travail objectivement dures. La capacité de supporter ces conditions sans se plaindre devient le critère principal d'évaluation. On apprend à résister, on apprend à dire: «Allez, sois un homme!» C'est vraiment un apprentissage, ce n'est pas naturel. Ce discours sur la virilité sert à normaliser des conditions inacceptables et à masquer des compétences réelles. D'où les accidents et les blessures.

 

Vous soutenez qu'en glorifiant l'attitude virile, on obscurcit les vraies compétences opérationnelles. Pouvez-vous mieux expliquer?

Dans les médias, on entend continuellement qu'il manque des travailleurs qualifiés. La réalité est que les métiers s'apprennent beaucoup «sur le tas». Mettez un manœuvre sur un chantier, en trois ans il peut devenir un ouvrier qualifié. Ces habiletés, apprises sur le chantier, ne sont toutefois pas reconnues formellement, rarement avec les salaires. Tout cela crée un autre élément de division: celui qui n'a pas le certificat se sentira inférieur, aura moins de pouvoir de négociation. Cette division est souvent compensée par une mise au travail du corps: on se présente comme résistant, impliqué dans le travail, capable. C'est un mécanisme très efficace qui donne beaucoup de pouvoir aux employeurs. 

 

Dans le livre, vous notez aussi l'absence quasi totale de femmes: seulement 5 à 10% de la main-d'œuvre. Pourquoi?

Leur absence apparente ne dérive pas d'une incapacité physique, mais d'un ordre symbolique qui associe le corps masculin au travail et le corps féminin à la sphère domestique et sexuelle. Les femmes sont reléguées à des rôles administratifs ou, si elles sont conductrices de travaux, elles doivent constamment négocier entre compétence professionnelle et sexualisation. Le corps féminin sur le chantier est d'abord évalué sexuellement avant de l’être professionnellement. Les normes de virilité excluent aussi les hommes qui ne se conforment pas. Le privilège viril est toutefois relatif: il garantit une position dans le secteur, mais dans un contexte déjà dévalorisé socialement, avec des salaires modestes, des conditions dangereuses, des carrières limitées. Et surtout, les corps masculins sont présentés comme naturellement plus résistants (une idée que le nombre d'accidents, de rentes invalidité et de morts dans le secteur vient contrarier), ce qui rend invisible, par exemple les compétences de résistance apprises et développées avec le temps. La présence de femmes ouvrières vient remettre en question cet ordre et ces idées.

 

Vous travaillez depuis quelques mois comme secrétaire syndicale pour Unia dans la construction. Face à cette fragmentation que vous nous avez décrite, que doivent faire les syndicats?

Toutes ces personnes –intérimaires, sous-traitants, etc. – ont en commun qu'elles travaillent dans un univers organisé par la précarité, la dureté des conditions et la faible reconnaissance des qualifications. Mais comme elles ont des statuts différents, elles n'en ont pas toujours pleinement conscience. Elles sont occupées à défendre des positions déjà très précaires. Le défi est de construire cette conscience commune, en démontant les catégories morales, les naturalisations ethniques et les rhétoriques sur la virilité que le système utilise pour diviser et dévaloriser. Ce n'est pas seulement une bataille contractuelle, mais culturelle.

 

  • Sociologie des chantiers, Laura Galhano, éditions Epistémé, 2026.

 

Article paru dans le journal Area

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