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Le livre-maître, l’asservissement numérique et la dévastation planétaire

C’est un livre-maître au sens qu’il peut inspirer, par effet de décalage mental, d’autres textes et d’autres pensées. Qu’il est du genre pouvant amener ses lecteurs, s’ils mettent en œuvre un esprit suffisamment délié pour associer des faits et des idées même à l’extérieur de leur champ, à développer toute une gamme de transpositions thématiques et de réflexions cousines de celles nourrissant l’ouvrage.

La publication s’intitule Manuel de résistance à l’emprise technologique. Comment ne pas se laisser manipuler à l’ère de l’intelligence artificielle. Deux cent dix-sept pages composées par notre ami Bruno Giussani, Helvète et plus précisément Tessinois. Qui fut journaliste avant d’engager sa sensibilité civique et culturelle sur les terrains de la conversation publique en animant, sur notre continent comme outre-Atlantique, une foison de débats et de conférences consacrés aux grands questionnements de notre époque.

Or la malice des coïncidences a voulu que je rouvre cet ouvrage lundi dernier 7 septembre, le jour où le New York Times revenait sur une cyberattaque advenue, en juillet passé, aux Etats-Unis, aux dépens d’une entreprise nommée Hugging Face. Une opération menée par des systèmes de logiciels qui s’étaient échappés, sans aucun commandement d’origine humaine, de leur environnement d’essai présumé sécurisé. Puis s’étaient réunis pour former «une sorte d’armée rebelle» fondée sur une répartition des tâches assez efficace pour leur permettre d’arracher des ressources à leur proie, et d’effacer leurs traces.

Tel est devenu notre monde infléchi par de tels pouvoirs immatériels. D’autant plus difficiles à percevoir. Or Giussani ramifie son propos de manière épatante. Il le feuillette à la façon d’une pâte à biscuit. Il ne compose pas seulement le récit des évolutions techniques et numériques ayant amené notre espèce à façonner cette intelligence artificielle jusqu’à son point d’extase, comme disait Jean Baudrillard pour désigner la réalisation finale d’un processus. Mais il détaille aussi, en s’appuyant sur maintes références extraites des sédiments scientifiques et littéraires passés et contemporains, le débordement vertigineux de nos cerveaux archaïques par le phénomène. Avant d’en déduire notre obsolescence perceptive et réflexive à leur égard et d’indiquer quelques réactions salvatrices possibles, du côté du droit comme de l’éducation. 

Le plus grave étant notre aptitude aux accoutumances autodestructrices. Qui nous agenouillent, en l’occurrence, face à ces nouvelles dictatures. Le désarroi né des tourbillons événementiels, le sentiment d’impuissance et la saturation communicationnelle nous éteignent la raison. Le besoin d’imiter nos congénères et de nous fondre dans leur masse aussi. A quoi s’ajoute notre obéissance machinale à toute instance nous paraissant plus objective que nos connaissances personnelles si fragiles et nos intuitions frappées d’oscillations. Tous ces éléments finissant par établir le pouvoir du «dispositif» selon le philosophe italien Giorgio Agamben au début de ce siècle. Ce qu’il définit par «tout ce qui a, d’une manière ou d’une autre, la capacité de capturer, d’orienter, de déterminer, d’intercepter, de modeler, de contrôler et d’assurer les gestes, les conduites, les opinions et les discours des êtres humains».

C’est à ce point des choses que le livre de Giussani manifeste sa vertu propulsive. Il traite à merveille de l’intelligence artificielle, mais promène indirectement ses lecteurs minimalement souples à la problématique aujourd’hui faîtière, qui est celle des dévastations perpétrées par notre espèce aux dépens du Vivant non humain. Parce qu’on retrouve dans ces deux champs des principes analogues à l’œuvre. Le même instinct de l’alignement qui pousse les individus à «faire comme tout le monde», par exemple, y compris en direction du pire. Et la même impuissance, ou plus précisément le même refus sourd, d’évaluer les conséquences réelles de nos actes. De notre recours irrépressiblement docile à toute technique et même à toute industrie, soient-elles les plus homicides et les plus biocides.

Ainsi n’y a-t-il pas beaucoup de différences, aujourd’hui, entre le fait d’arracher leur travail à des représentants de notre espèce en lui substituant celui de l’intelligence artificielle et le fait d’exterminer les espèces animales et végétales en les détruisant physiquement. Et pas beaucoup de différences entre la mort systématique que nous infligeons à l’extérieur de nos communautés humaines, dans l’ordre non humain, et la tétanisation mentale que nous nous infligeons massivement à l’intérieur. C'est même ce qui s’appelle un suicide collectif.

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