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Aux Editions d’en bas, 50 ans de hautes aspirations

Deux éditeurs
©Thierry Porchet

Au Forum de l’Hôtel de Ville de Lausanne, Pascal Cottin (à dr.) et Antonin Gagné, des Editions d’en bas, ont trouvé une vitrine idéale pour raconter leur histoire.  

Portée par des valeurs inébranlables, la maison établie à Lausanne fête un demi-siècle d’activités qui éclairent les marges et donnent une voix aux auteurs engagés.

Il se peut qu’on n’ait jamais tenu entre les mains un ouvrage portant son nom sur la couverture et que l’étiquette «Éditions d’en bas» ait ainsi échappé à l’attention des lectrices et des lecteurs les plus aguerris. Dans un écosystème, celui du livre, où auteurs et figures de toutes sortes sont légion, où le nombre de publications donne vie à un flot quasi permanent de nouveaux titres, cela peut se comprendre aisément. D’autant que la maison lausannoise dont il est ici question tient fermement à demeurer discrète, à conserver une manière de procéder proche de l’artisanat et à défendre des positions et des thèmes qui ne sont pas assujettis aux modes. A cet égard, l’acteur romand, dont le siège est établi dans le quartier du Flon, mérite largement qu’on en fasse plus ample connaissance. Et pour cela, rien de mieux que de se rendre de toute urgence au Forum de l’Hôtel de Ville de la capitale vaudoise. Ici, jusqu’au 12 septembre, la maison se dévoile au grand jour, en étalant sur une impressionnante enfilade de tables des dizaines d’ouvrages, des coupures de presse et autres témoignages de ses activités, qui disent presque tout de son pedigree.

Une petite agora
C’est dans cette vitrine placée au cœur de la ville que les Éditions d’en bas fêtent, sans faste mais avec créativité, 50 ans d’existence. En flânant entre les livres exposés, on côtoie de près le demi-siècle d’une certaine histoire, parsemé d’actions éditoriales opiniâtres et d’engagements vigoureux. Ces traits distinctifs sont ceux des deux figures qui dirigent aujourd’hui l’entité. Dirigent? Le terme semble à vrai dire mal assorti aux personnalités de Pascal Cottin et Antonin Gagné. «On ne marcherait pas l’un sans l’autre, précise d’entrée le premier. Et on n’y arriverait pas non plus sans les autres, sans cette sorte de famille qui nous accompagne et qui incarne un idéal. Il n’y a pas de chefs, ici.» Les complices reconnaissent tout juste une répartition judicieuse des tâches entre eux. Pascal Cottin se charge des salons de littérature et des incursions dans les librairies où il présente les nouveautés; Antonin Gagné, lui, s’occupe de la logistique, des commandes et des envois de colis, et connaît par cœur tout ce qui a été imprimé par la maison. Ensemble, dans leur complémentarité, ils préservent l’héritage laissé par Jean Richard, disparu en 2025, qui était à la tête de la maison depuis 2001.

Y’a de la vie dans les marges – en bas, 1976-2026, 50 ans d’édition, Ed. d’en bas, 368 p.

Le Forum de ces derniers jours a des allures de petite agora. Curieux et connaisseurs, amis de longue date et passants s’y croisent et échangent avec des auteurs et des illustrateurs présents le temps d’une matinée. «C’est une chance unique de nous rendre visibles: nous sommes seuls à bord durant deux semaines », s’exclame Pascal Cottin. Parmi le public, certains se rappelleront sans doute les débuts de cette histoire éditoriale, de ces premières balises placées par le sociologue Michel Glardon en 1976. À l’époque, le militant de la Ligue suisse des droits de l’homme – entre autres – entendait donner une voix à celles et ceux qui en avaient peu ou pas du tout, en plaçant au centre de l’attention le peuple d’en bas, précisément. Depuis lors, les publications ont fleuri: elles ont dépassé les sept cents titres et ont progressivement abordé des genres toujours plus variés. Du politique au sociétal, de la question écologique aux témoignages – grand réservoir du catalogue –, la maison a su ratisser large. «Il y a eu des tournants sur notre chemin, des nouveautés qui ont enrichi la ligne de la maison, note Antonin Gagné. L’apparition des œuvres à caractère strictement littéraire, en 1982, en a été un.»

Rencontres stimulantes
Par-delà cette identité défendue bec et ongles, ce sont également les rouages cachés et les modes de fonctionnement qui distinguent les Éditions d’en bas des autres acteurs du secteur. Pascal Cottin et Antonin Gagné se sont émancipés des circuits traditionnels de distribution. Aux grands groupes chargés de diffuser leurs titres auprès des libraires, ils ont préféré le contact direct avec les points de vente. Sur le plan comptable, cela a l’avantage de soustraire des marges au prix des ouvrages. Sur le plan humain, auquel le duo tient particulièrement, cette approche permet de nouer et de nourrir des relations profitables.

C’est ainsi que la quinzaine d’ouvrages édités durant l’année – la maison en reçoit autant, sous forme de manuscrits ou de tapuscrits, chaque semaine… – trouve la voie qui mène au lecteur. Tirés en moyenne à 800 exemplaires, les titres qui marchent le mieux peuvent atteindre 2 000 exemplaires, voire davantage. Certains font l’objet d’événements spécifiques, qui donnent vie à des rencontres stimulantes entre auteurs, publics et éditeurs. Ce fut le cas, par exemple, pour Le déluge de pierre, de l’Alémanique Franz Hohler.

«Nous avons été sur place, à Elm, là où s’est produit l’éboulement de 1881 qui a nourri le roman, se souvient Pascal Cotti. Nous avons partagé un beau moment avec le nombreux public venu assister aux échanges et y participer.» Ce goût du contact rapproché a remplacé les présences dans les grands salons du livre, devenus les plateformes de maisons regroupées au sein de grands groupes de distribution. Affranchies, les Éditions d’en bas avancent en comptant sur le soutien des entités publiques ainsi que sur les dons de particuliers pour concrétiser leurs ambitions. Ainsi, chaque titre fait l’objet d’un travail de fond, auquel se dédie désormais un collaborateur.

D’ici à la fin de l’année, la maison lausannoise compte marquer la fin de son anniversaire dans sa ville. Le lieu et le programme de l’événement demeurent secrets. Le titre, en revanche, est déjà dans les esprits de Pascal Cottin et d’Antonin Gagné: ce sera «à-venir». Une façon de rappeler que cette histoire éditoriale continue de porter le regard au loin.

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