Il est défini et sanctionné par un riche appareil juridique. Depuis la Constitution fédérale jusqu’à la Loi sur l’égalité (LEg), depuis le Code des obligations jusqu’à la Loi sur le travail, en passant par le Code civil, les articles de loi foisonnent lorsqu’il est question de harcèlement sexuel sur les lieux de travail. Ce fléau qui empoisonne la sphère professionnelle devrait, du moins sur le papier, s’émietter face à la carapace législative censée protéger les travailleuses et les travailleurs de toute dérive et abus. La réalité dit, hélas, le contraire. Les dérapages, les inconduites, les propos déplacés demeurent dans trop de cas banalisés, voire complètement impunis. Une étude approfondie, lancée par la Confédération et réalisée conjointement par le Bureau fédéral de l’égalité entre femmes et hommes (BFEG) et le Secrétariat d’Etat à l’économie (SECO), a montré l’ampleur du mal et a dévoilé voilà plus d’un an une réalité très peu reluisante. Dans ses pages, on y évoquait notamment les réponses significatives livrées par les personnes interrogées dans un sondage spécialement conçu pour l’occasion. Soumis à une liste de douze types de comportements potentiellement inopportuns, les 52% des participants affirmaient avoir été confrontés à au moins un comportement sexiste ou sexuel non désiré au cours des douze derniers mois ou dans leur carrière.
Au catalogue des fautes, les plus fréquemment évoquées ont trait aux commentaires ou aux plaisanteries d’ordre général, dégradants ou obscènes. Il y a également les remarques désobligeantes visant directement les personnes interrogées. S’ajoutent encore les histoires imposées à caractère sexuel, les gestes ou insinuations indécents, les contacts corporels indésirables, ou le fait de se faire siffler ou dévisager. Dans les cas les plus graves, des faits relevant de l’attouchement, voire du viol, ont pu surgir lors de l’enquête en question. Sans surprise aucune, on y fait le constat que près de 60% des cas concernaient des femmes. Encore faut-il distinguer les catégories professionnelles dans lesquelles elles évoluent. Car la pression et le danger augmentent lorsque les salaires et les conditions de travail sont les moins protégés. Ce qui est le cas dans des secteurs comme l’hôtellerie-restauration, la vente, le nettoyage ou les soins. Cette pression s’accentue encore sur des personnes racisées, migrantes, porteuses de handicap ou membres de la communauté LGBTQIA+.
C’est un état de fait navrant que rappelle par ailleurs Unia dans le cadre de la Journée internationale pour les droits des femmes, le 8 mars. Le syndicat publie à cette occasion une brochure sur la question et lance une campagne nationale de prévention et de sensibilisation. De ce vadémécum, les lectrices et les lecteurs retiendront les éléments qui définissent le harcèlement sexuel, qui «commence là où ton bien-être s’arrête». Au fil des pages, ils trouveront des rappels importants: que les vêtements que l’on porte ou le comportement que l’on adopte ne peuvent en aucun cas être des excuses aux dérapages. Qu’un fait unique est condamnable en soi, sans besoin de réitération. Et enfin, que tout employeur est tenu de protéger la santé et le bien-être de ses salariés. Une obligation qu’une entreprise sur cinq ignore aujourd’hui, faisant l’impasse sur les dispositifs de prévention et d’intervention. C’est avec ce laxisme ou le silence qui accompagne des faits répréhensibles, c’est avec la complicité parfois involontaire des témoins – qui se taisent souvent par peur – qu’il faut désormais en finir. Il en va de la sérénité sur les lieux de travail, où la majorité des personnes actives passe près d’un tiers de son existence.