«Sale noire», «black monkeys»: des travailleurs dénoncent le racisme qu’ils subissent
Les travailleurs qui ont témoigné face aux médias prennent un immense risque pour dénoncer le traitement qu'ils subissent à Sushi Mania.
Des collaborateurs de Sushi Mania SA, société du groupe Migros, se plaignent depuis plus d’une année de propos racistes tenus par une responsable à leur encontre. Ils ont mandaté Unia Fribourg pour que leur parole soit enfin entendue.
Ils et elles ont choisi de sortir du silence. Des travailleurs et des travailleuses de l’entreprise de confection alimentaire Sushi Mania SA, dont le centre de production se trouve à Vuadens dans le canton de Fribourg, n’en peuvent plus. Depuis plus d’une année, ils subissent des propos dénigrants et racistes, tenus par une responsable. Employée qualifiée de «sale noire», groupe de travailleurs surnommé «black monkeys» (singes noirs, ndlr) et musulmans jugés mauvais au travail… Les témoignages rapportés par plusieurs collaborateurs face à la presse sont affligeants. Cette histoire stupéfait même un secrétaire syndical expérimenté comme Edy Zilhmann, membre de la direction régionale d’Unia Fribourg.
Disons-le tout de suite, le racisme en entreprise existe comme dans le reste de la société. Il n’est – malheureusement – pas si étonnant que de tels propos soient prononcés dans le cadre du travail. Mais ce qui laisse perplexe, c’est la réaction de Migros, propriétaire de Sushi Mania. Ou plutôt, l’absence de réaction du géant orange. Les employés ont fait remonter ces comportements, qui se sont étalés sur une année en tout cas selon leur témoignage, mais sans que des mesures concrètes soient prises. La responsable visée par ces dénonciations est, selon nos informations, toujours en poste et côtoie donc chaque jour les travailleurs qui se sont plaints de ses propos racistes. «On veut juste du respect», tonnent les collaborateurs.
«Les musulmans travaillent mal»
Le premier cas dénoncé remonte à avril 2025. La scène est décrite par Unia Fribourg dans un courrier adressé à la direction de Sushi Mania le 25 juin. «À l’occasion d’un déjeuner offert par l’entreprise aux collaborateurs et collaboratrices pour les remercier de leur engagement lors d’une période de travail intense, [la responsable] se plaint que certaines personnes auraient pris un deuxième croissant. En présence de plusieurs témoins, elle aurait utilisé le terme “black monkeys” pour désigner plusieurs collaborateurs racisés présents dans la pièce.» Alors que les employés musulmans ont toujours pu travailler en paix dans l’entreprise, même en période de ramadan, cette pratique a été critiquée au début de cette année. La responsable aurait ainsi estimé que «les musulmans travaillent mal».
Les employés privilégient le dialogue, en rapportant les faits à leurs supérieurs, sans chercher à causer du tort à l’entreprise qui compte entre 100 et 150 collaborateurs sur son site de Vuadens, intérimaires compris. Mais il y a trois mois, en avril 2026, un nouvel épisode raciste survient. Une dispute éclate à propos de l’intégration d’une travailleuse intérimaire non-formée dans la ligne de production des pokés. Une collaboratrice racisée préconise d’attendre l’arrivée de la responsable de la ligne pour l’intégrer, indique Unia Fribourg dans son résumé des faits, car elle ne serait pas en mesure de surveiller la nouvelle travailleuse depuis son poste. Une attitude qui aurait déclenché la colère de la responsable. Plus tard, une autre collègue apprend que la responsable en question aurait traité la travailleuse qui avait préconisé d’attendre l’arrivée de la cheffe de ligne de «sale noire».
Démunis, ayant constaté que leurs réclamations ne donnent rien de concret, un peu moins d’une vingtaine de collaborateurs sollicitent Unia Fribourg pour faire entendre leur parole et respecter leur dignité. Onze mandatent officiellement le syndicat. «Quand elles nous ont rencontré, ces personnes étaient dans un état de tristesse, de désarroi et de colère, relève Kamel Galley, secrétaire syndical. Il y a un effet de sidération qui s’est installé chez elles. Elles ont voulu faire confiance à la direction, mais là, elles ne croient plus en la capacité de Sushi Mania à protéger leur personnalité.»
Pire, des représailles seraient même entreprises envers les employés qui se plaignent. Depuis l’envoi du courrier d’Unia Fribourg, trois des collaborateurs qui ont mandaté le syndicat ont reçu des avertissements. Bien sûr, le motif n’est jamais d’avoir contacté Unia, mais le timing questionne, au moins...
Nous avons transmis plusieurs questions précises à Migros, qui nous a répondu de manière générale. «Nous ne tolérons aucun comportement discriminatoire, raciste ou portant atteinte de quelque manière que ce soit à la personnalité et à la dignité de nos collaboratrices et collaborateurs. Dans le cadre de notre devoir de protection envers ces derniers, nous prenons très au sérieux toute information faisant état de possibles irrégularités ou de comportements inappropriés. À cet effet, nous disposons de points de contact internes et de processus établis pour recevoir et examiner avec attention les signalements. Sur la base des informations qui nous ont été transmises, nous procédons actuellement aux vérifications nécessaires.»
C’est peu ou prou la même réponse qui a été fournie à Unia Fribourg suite à son courrier à la direction de Sushi Mania. «Pour le dire un peu crûment, Migros nous envoie paître, analyse Edy Zilhmann. Ils évoquent une procédure interne qui permettrait de traiter ces faits de racisme, mais cette procédure a déjà eu lieu lors des premières dénonciations, sans effet concret. Cela montre le peu d’intérêt que porte Migros aux éléments qu’on leur a présenté.»
Au-delà des propos racistes, les conditions de travail sont très dures à Sushi Mania. Les salaires sont très bas, entre 4200 et 4600 francs bruts à temps plein, à quoi s'ajoute la présence de nombreux travailleurs temporaires, qui ne viennent parfois que pour un jour. Ces derniers, qui ne connaissent pas toujours les méthodes de travail, sont pris en charge par les travailleurs fixes. Une attention qui met en retard l’équipe… qui doit néanmoins toujours produire autant au terme de la journée de travail. Résultat: les heures supplémentaires s’accumulent, ce qui ne plaît pas à la direction. Et même si Sushi Mania fait partie du groupe Migros, ses collaborateurs ne bénéficient pas de la Convention collective de travail de l’entreprise.
Le courage des collaborateurs
Et maintenant, Unia espère-t-elle une prise de conscience de Migros avec la médiatisation de cette affaire? «Malheureusement, je n’y compte pas, indique Edy Zilhmann. On connaît l’entreprise et il y a un mépris total de Migros envers nous. Mais ce sont les travailleurs et les travailleuses qui ont voulu parler. Ils ne pouvaient plus garder ça pour eux, malgré les risques immenses qu’ils prennent en s’adressant aux médias. Ils sont prêts à perdre leur emploi pour se battre et que quelque chose bouge dans l'entreprise.» Unia Fribourg a dénoncé les comportements racistes au procureur général du Canton de Fribourg le 29 juin et attend une réponse.