Le ciel ne cesse de s’assombrir dans le monde autrefois florissant des médias suisses, et de nouveaux nuages s’amoncellent encore à l’horizon, avec l’initiative «200 francs, ça suffit!». Dans un mois, le 8 mars prochain, le peuple sera appelé à se prononcer sur cette proposition défendue par l’UDC – qui n’a pas trouvé d’alliés dans l’hémicycle bernois – visant à amputer le prix de la redevance radio et télévision pour les ménages, tout en exonérant les entreprises de cette contribution. La panoplie des arguments déployés par le parti de la droite dure comprend l’idée que la SSR devrait mieux calibrer ses contenus, cibler autrement ses publics et œuvrer avec des moyens qu’il considère comme suffisants pour remplir la mission impartie par la Confédération. Avec l’opportunisme caractérisé des formations populistes, l’initiant soutient par ailleurs la nécessité de renforcer le pouvoir d’achat des citoyens, qui s’accroîtrait en cas de oui. Raisonnement qu’il n’applique pas sur d’autres thèmes, lorsqu’il s’agit, par exemple, de stopper le renchérissement des primes de l’assurance maladie.
Par ses thèses, l’UDC laisse donc entendre que cette grande entreprise qu’est la SSR serait réformable par un gros coup de ciseaux. Les faits et les chiffres disent plutôt que l’attaque contre le service public relève au mieux du sabotage et d’une mise en péril des nombreux prestataires nécessaires au fonctionnement de l’institution. En termes d’emplois, tout d’abord, une redevance à 200 francs engendrerait la suppression de 6000 postes, dont la moitié issue du périmètre d’une entreprise qui compte 13 500 salariés. Un scénario catastrophe, doublé d’une réduction par deux de son budget – il s’élève actuellement à 1,3 milliard de francs – qui rendrait impossible de répondre aux impératifs de la concession. Celle-ci impose à la SSR de consacrer au moins les 50% des revenus de la redevance à l’information, le reste étant destiné aux sports, aux divertissements et à la culture.
L’information, parlons-en, car là réside sans doute le point crucial qui doit pousser les votants vers un «non» sans appel. Dans ce domaine, l’histoire récente évoque, en particulier dans le domaine de la presse écrite, la disparition de titres historiques et la mise en œuvre de plans de licenciements au sein des rédactions ayant eu pour conséquence d’affaiblir drastiquement l’offre faite aux lecteurs. On rappelle souvent combien il est primordial de préserver la pluralité de la presse, de protéger sa force de frappe pour garantir la bonne santé d’une démocratie. Ces postulats n’ont rien d’abstrait. Des études, issues surtout des universités des Etats-Unis, où les médias font l’objet d’investigations approfondies, ont levé le voile sur des mécanismes saisissants. Celui-ci par exemple: dans les contextes locaux où l’information disparaît ou s’affaiblit, les impôts augmentent. Parce que l’administration des deniers publics n’est plus scrutée par des journalistes qui investiguent, et que les abus, la corruption, les dépenses injustifiées ne sont plus révélés aux citoyens. Dans les cas étudiés, le pouvoir a eu alors recours à l’augmentation notable de l’imposition pour colmater les trous dans les caisses. Ces enquêtes ont montré également que le taux de participation aux votations est proportionnel au nombre d’organes d’information présents sur un territoire donné. Là où les déserts de l’info s’installent, le peuple se désintéresse ou, pire, s’informe à travers des canaux peu fiables. Ceux liés en particulier aux réseaux sociaux, où la polarisation des avis est extrême, où les fausses allégations et les thèses complotistes sont légion.
Il est dès lors primordial de préserver l’intégrité de la SSR et de rejeter une initiative délétère. Cela nous épargnera le scénario d’outre-Atlantique, où un Américain sur cinq vit dans une zone de sous-information. Avec les conséquences politiques que l’on sait…