Alors que la moitié des paysans prendront leur retraite dans la décennie à venir, la question de la relève et du rôle des femmes se pose. Tour d’horizon.
Les Nations Unies ont décrété 2026 l’Année internationale des agricultrices. Une mise en lumière bienvenue tant les femmes sont essentielles à la bonne marche des exploitations qui nourrissent le monde. Plus localement, elles ont été à l’honneur de la première édition du Festival paysan à la ferme de Bassenges, près de Lausanne, mi-avril. Entre projections, théâtre, concerts, marché artisanal, ateliers de vannerie et de filage de laine de mouton, des tables rondes ont aussi ouvert des champs de réflexion. L’une d’elles, sur l’avenir de la paysannerie, a réuni plusieurs paysannes aux multiples casquettes.
La question de la relève, cruciale dans le secteur, a été abordée. La moitié des agriculteurs arriveront à la retraite dans les quatorze prochaines années (d’ici à 2040). Or, les repreneurs au sein des familles manquent à l’appel. Rappelons qu’à 65 ans, les paiements directs s’arrêtent.
Déjà actuellement deux à trois domaines agricoles ferment chaque jour en Suisse! En l’espace de vingt ans, un tiers d’entre eux ont disparu, avec pour corollaire l’agrandissement des domaines et la mécanisation. La surface moyenne a ainsi augmenté de 30%, rendant plus difficile encore leur acquisition par des néopaysans sans terres et mettant en péril une agriculture à taille humaine.
De surcroît, la Loi sur le droit foncier rural (LDFR) ne reconnaît pas les modèles alternatifs, comme les coopératives et les associations. Elle interdit également de partager matériellement une exploitation agricole lors d’une succession.
Pour les intervenantes, cette politique privilégie toujours traditionnellement les garçons et met des bâtons dans les roues aux néopaysans. La question des vocations tardives devrait également être prise en compte. Prolonger les délais pour l’aide initiale financière qui s’arrête à 35 ans pourrait être une piste.
Très peu de cheffes
Paradoxalement, malgré les difficultés, le nombre d’apprentis visant un CFC d’agriculteur est en augmentation. Un quart sont des femmes. Parallèlement, le brevet fédéral de paysanne ou de responsable de ménage (qui permet de prétendre aux paiements directs) s’adresse toujours traditionnellement aux épouses.
En 2024, 37% des employés dans l’agriculture étaient des femmes, et seules 7,7% étaient cheffes d’exploitation (contre 29% en moyenne dans l’Union européenne, 21% en France). Par ailleurs, une femme sur deux, secondant son époux, travaillaient sans contrat ni salaire.
Un premier pas vers davantage d’équité se fera dès le 1er janvier 2027. Une couverture d’assurance minimale sera obligatoire pour les épouses évoluant au sein de l’exploitation familiale, pour obtenir l’entier des paiements directs.
Delphine Piccot, conseillère agricole, spécialiste des microfermes, collaboratrice de la plateforme Remise de ferme extra-familiale (remisedeferme.ch) souligne: «La plateforme compte très peu de profils de femmes seules qui voudraient reprendre une ferme. Et celles qui le font sont souvent en couple. Mais ça avance.»
«On peut élargir ces considérations de genre au-delà du monde agricole, estime Anouk Hutmacher, sociologue et paysanne. Dans tous les cas, travailler en équipe et partager les tâches est très important pour le domaine et la santé mentale. Quand tu es tout seul sur ton tracteur toute la journée et que, le soir encore, tu te retrouves seul à manger n'importe quoi avant de recommencer le lendemain, c’est compliqué. Pour l’Union suisse des paysans, seule la famille compte. A nous de prouver qu'il peut y avoir d'autres types d'équipes.» Anne Challandes, présidente de l’Union suisse des paysannes et des femmes rurales, paysanne et juriste, constate: «Les revenus dans l’agriculture sont si faibles, que l’exploitation survit grâce à un système familial de personnes qui s'engagent de manière non rémunérée ou peu rémunérée. Ce lien fort doit exister, quelle que soit la structure.»
Concernant les collectifs néoruraux, Marie Brault, ingénieure agronome et membre du Mouvement pour une agriculture paysanne et citoyenne (MAPC), souligne l’importance de fixer des règles, dans la production comme dans la distribution du revenu, pour éviter le turn-over et trouver un équilibre.
L’agriculture, une loupe
La question de la reconnaissance des tâches invisibles portées par les femmes est soulevée. Avec leurs multiples casquettes, beaucoup d’entre elles gèrent bien souvent ménage et enfants, emploi à l’extérieur, accueil à la ferme, repas au personnel, jardin pour l’auto-approvisionnement, administration, travail aux champs et à l’écurie… Elles sont souvent aussi les fers de lance de l’agriculture biologique.
«Cela concerne l'ensemble de la société. Quand on sait que, dans l'économie suisse, le nombre d'heures travaillées non payées est supérieur à celles payées, on doit se poser la question: quel modèle de société veut-on?» ajoute Anne Challandes, relevant aussi le défi de taille de la maternité. Pour elle, le faible accès à la terre pour les femmes fait aussi écho à leur faible représentation dans les organisations agricoles.
La révision de la LFDR, en discussion au Parlement, pourrait améliorer quelque peu la situation, en offrant un droit de préemption pour l’épouse, après les enfants, mais avant les sœurs et les frères du chef d’exploitation.
Pour Anouk Hutmacher, au-delà de la question de l'autonomie alimentaire, le lien au territoire et sa connaissance propre à la population paysanne est également «une bonne raison pour favoriser l'installation de plus de paysans et de paysannes». «C’est en étant tous les jours dans les champs qu'on peut arriver à recréer ce lien intime avec notre environnement.»