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Le jour où le drapeau d’Unia a flotté sur la verrerie de Saint-Prex

Le drapeau d'Unia flotte au dessus du bâtiment Vetropack
© Olivier Vogelsang

Dès le début de la grève, le drapeau d'Unia est hissé sur le toit du bâtiment historique de la verrerie. Les travailleurs se sont organisés pour assurer la sécurité du site. 

Menacés d’être licenciés sans plan social, les travailleurs et les travailleuses de Vetropack ont pris le contrôle de leur usine et mis la main sur le stock de bouteilles. Après sept journées de grève et d’occupation, ils ont obtenu l’ouverture de négociations. Récit

A Saint-Prex (VD), les travailleurs et les travailleuses de Vetropack ont dû monter d’un cran dans leur mobilisation en faveur d’un plan social.

Pour mémoire, depuis le rejet par la direction du groupe, le 14 mai dernier, du plan alternatif du personnel pour sauver l’ultime verrerie de Suisse et la décision définitive d’arrêter la production de verre, les salariés se battent pour obtenir un plan social digne de ce nom et le maintien d’emplois industriels sur le site. Une semaine après, des discussions ont enfin pu être entamées avec la direction, mais elles ont vite tourné court. Cette dernière projetant d’envoyer tout de suite des lettres de congé à une partie des 180 collaborateurs, avant même qu’un plan social ait pu être signé et des réponses apportées sur l’avenir de l’usine spécialisée dans la production de bouteilles. Soutenu par les syndicats Unia et Syna, le personnel s’est résolu le 23 mai, à la quasi-unanimité, à un arrêt de travail pour le lendemain.

Le 24 mai, à 10h, les ouvriers sont en grève. Prenant la parole sur l’un des piquets de grève installés aux abords de l’usine, Nicole Vassalli, responsable du secteur industrie d’Unia Vaud, rappelle aux salariés que le groupe n’entend verser aucune indemnité à 49 d’entre eux, tandis que 38 autres devront se contenter d’un demi-salaire. «Le personnel réitère ses revendications légitimes: ouverture de véritables négociations avec la délégation syndicale et en concertation avec l’ensemble du personnel, comme l’exige la Convention collective de travail de Vetropack; aucun licenciement avant la fin des négociations et la signature du plan social, car les salariés doivent pouvoir connaître l’ensemble des prestations du plan avant d'aller s’inscrire à l’Office régional de placement; et enfin, maintien d’emplois industriels sur le site de Saint-Prex», détaille-t-elle. Les travailleurs décident de ne reprendre le travail qu’une fois que ces trois demandes seront acceptées par la direction. Un salarié résume la détermination partagée par tous: «Nous allons rester ici jour et nuit, tout le week-end et la semaine prochaine s’il le faut!» 

«J’ai 53 ans, je n’ai pas de CFC, pas de formation, confie Raul, un autre travailleur. Au chômage, je ne vais toucher que 70% de mon salaire actuel, comment vais-je payer mes factures? J’ai calculé, il va me manquer 200000 francs de 2e pilier. Qu’est-ce que je vais devenir? Nous avons vraiment besoin d’un plan social.» Fernando, un collègue, ne dit pas autre chose: «Quand vous travaillez 35 ans dans une usine, vous ne savez pas faire autre chose. J’ai 60 ans, je vais faire quoi jusqu’à la retraite? Je vais trouver où du travail?»

«Tout est sous contrôle»

«Tout est sous contrôle. Maintenant la balle est dans le camp de la direction», lance un ouvrier sorti de l’usine, les habits de travail noircis. «Nos installations techniques ne permettent pas d’arrêter le four, au risque de l'endommager», explique-t-il. Divisé en trois équipes, le personnel se relaie en effet jour et nuit pour alimenter le four à fusion. Afin de conserver l’équipement intact, il va falloir poursuivre cette activité durant la grève, en se passant de l’encadrement. Une réunion s’est tenue la veille pour organiser tout ça, comme l’explique ci-contre l’un des responsables, Joaquim Teixeira. 

Pour réduire les difficultés et les risques d’incendie, et ainsi libérer les pompiers de permanence, il est décidé de sauter le sprayage, l’étape où un aérosol applique sur le verre une couche qui protège des rayures et améliore sa résistance. Concrètement, les bouteilles qui sortent du four sont conditionnées comme d’habitude, elles sont emballées et entassées sur des palettes, mais ne pourront pas être vendues. Elles sont, par contre, recyclables.

«Rien ne rentre, rien ne sort»

En passant devant l’usine occupée, des automobilistes et des camionneurs saluent en klaxonnant les piquets de grève. Bloqués, des camions doivent faire demi-tour. «Rien ne sort, rien ne rentre», dit un gréviste à un chauffeur de poids lourd. Les ouvriers ont pris le contrôle de l’usine, du stock de bouteilles et barré les accès au site. Deux syndicalistes montés sur le toit d’un bâtiment hissent le drapeau d’Unia à un mât.

Les équipes continuent à se relayer les jours suivants. En début d’après-midi, l’assemblée générale est très suivie. Les membres de l’équipe de nuit, les yeux brillants, y croisent les travailleurs de jour et ceux qui ne sont pas de service. Tous sont avides des informations transmises par les membres de la commission d’entreprise et les secrétaires syndicaux. Chacun peut prendre la parole et les éventuelles divergences sont tranchées par un vote. Même si on ne se croise pas les bras, les journées sont longues et il ne faut pas céder au découragement.

Le dimanche 26 juin apporte un peu de baume au cœur des travailleurs. Plus de 700 personnes rendent visite aux salariés. Présidente d’Unia, Vania Alleva salue le courage des grévistes, tandis que Pierre-Yves Maillard, dirigeant de l’Union syndicale suisse, dénonce le manque de responsabilité sociale de la multinationale qui a vu le jour en 1911 à Saint-Prex. Un cortège quitte la verrerie et traverse le vieux-bourg, applaudi par la population.

Le lendemain, les grévistes obtiennent une première victoire: la direction reporte à fin juin les licenciements annoncés. Un calendrier de négociations est établi. Après cette avancée, les modalités de la grève sont redéfinies. Deux des quatre lignes de production sont réouvertes. Cette reprise partielle du travail ne concerne pas les stocks et les livraisons qui restent bloqués. Justement, que faire des palettes de bouteilles frappées d’un «à casser» qui s’entassent jusque sur le parking? L’idée est évoquée de livrer les clients ayant manifesté leur solidarité avec le personnel. Nichée au cœur du vignoble vaudois, la verrerie livre principalement ses contenants à des producteurs suisses de vin, de bière et de spiritueux. 

Le 29 mai, un accord est finalement trouvé sur le déroulement et les modalités des négociations pour le plan social et pour le maintien d’emplois industriels. La grève est suspendue.

Ce mercredi 5 juin, à l’heure du bouclage de ce numéro, ces discussions étaient toujours en cours. 


«Nous avions tous une mission bien précise»

Employé depuis 28 ans chez Vetropack, Joaquim Teixeira est approvisionneur au magasin central et responsable des pompiers de l’entreprise. Il raconte comment les grévistes ont pris le contrôle du four.

«Jeudi 23 mai, la veille de la grève, nous nous sommes réunis pour préparer l’arrêt de la production entre membres de la commission d’entreprise et les responsables des installations, en tout une bonne quinzaine de personnes. D’habitude, lors d’arrêt pour de l’entretien, c’est le directeur qui convoque des séances avec les différents responsables pour organiser des arrêts de production contrôlés. Là, c’est nous qui avons créé une cellule et organisé un arrêt de production de bonnes bouteilles, car le four, les machines de production et ses lignes ont continué à produire, mais des mauvaises bouteilles. La complexité de notre outil industriel nous a effectivement obligés à maintenir nos opérateurs sur place. Chacun de mes collègues avait une mission bien précise. Mes collègues metteurs au point, conducteurs de four et machinistes, ainsi que les responsables des machines de production, de la technique de la zone froide, du stockage, de la mécanique des moules, de la maintenance générale et de l’électricité ont tous appliqué à la règle ce que nous avions décidé le jeudi 23 mai. Ma fonction a été de préparer tout le matériel de prévention incendie, de créer une permanence avec quatre pompiers de l’entreprise prêts à agir en cas de besoin. Il a fallu se débrouiller un peu pour approvisionner notre pompe mobile et assurer le pompage d’eau durant le week-end: nous nous sommes ainsi rendus à la station-service remplir des jerricanes. 

Des membres de la direction nous ont prévenus de faire attention, nous avons discuté avec eux pour les rassurer. Face à la multitude, ils ne pouvaient pas nous empêcher. La grève a été votée et lancée à l’unanimité.

Nous devions être hyperattentifs à ce que personne ne se blesse et ne pas endommager les installations. Nous les connaissons bien, nous savons avec qui nous devons nous coordonner, mes collègues sont de vrais spécialistes et connaissent toutes les subtilités techniques et de sécurité. Moi, je sais où je dois brancher mes tuyaux et les points critiques à surveiller. 

Dans l’après-midi, il a été décidé de ne pas sprayer à froid la totalité des bouteilles. Cela nous a permis de supprimer les risques d’incendie et de fermer la permanence des pompiers. Pour bien comprendre, les bouteilles n’ayant pas de sprayage ne peuvent pas être vendues. Ce n’est pas 100% du gâchis dans la mesure où on peut réutiliser le verre.

Nous avions tous conscience de faire une grève, mais nous voulions que tout se passe bien. Plusieurs fois par jour, il a fallu checker avec les membres de la cellule, je suis même venu faire des contrôles le dimanche. Nous devions rester concentrés alors qu’en plus du travail, il fallait gérer nos émotions, canaliser les informations, rester à l’écoute et ne pas commencer à se critiquer entre collègues.

Le malheur qui nous frappe nous a rapprochés, nous sommes 170 collaborateurs soudés les uns aux autres. Je suis très fier de mes collègues. Encore une fois, nous avons montré nos compétences et notre savoir-faire. 

Faire grève et occuper une usine, c’est très inhabituel, on le voit à la télévision, à l’étranger, pour moi et mes collègues, c’était la première fois… et j’espère la dernière. Si on obtient, à la fin, satisfaction sur nos revendications, nous serons soulagés. Mais si on n’obtient rien, on aura fait tout ça pour rien…

Je ne suis pas trop inquiet pour mon avenir professionnel, mais je comprends que ceux qui ont 55 ans et plus le soient. J’ai commencé chez Vetropack en sortant de l’école, j’ai commencé ici comme apprenti, je n’ai jamais pensé que nous finirions ainsi.»


Photos : Olivier Vogelsang et Thierry Porchet

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