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L’autoroute, l’intérêt général et son inversion criminelle

La dévastation de notre planète modifie le statut de personnes innombrables au sein de nos communautés humaines. Les révèle plus clairement entre les esprits sensibles et déliés, qui s’efforcent de synthétiser la tournure de notre monde et de la méditer, et ceux qui s’en abstiennent en persistant à s’immerger dans le flux familier des idées et des comportements. Ou ne peuvent agir autrement tant ils sont soumis ou démunis.

J’y songeais voici quelques jours à la vue d’une image en provenance du chantier préalable à la construction de l’autoroute dite A412 entre Thonon et Machilly, sur la rive française du Léman, en face de Bursinel et Coppet sur la Côte vaudoise. Une petite vingtaine de kilomètres à défricher puis bétonner. Et des débats coincés dans le cadre de cette équation mille fois ressassée, qui désigne les avantages ponctuels d’une part et les atteintes à l’ordre naturel de l’autre. C’est le surmoi bien balancé de notre pensée collective. Comme si le réchauffement climatique, aujourd’hui spectaculaire et spectaculairement subi, et le processus d’extinction des espèces animales et végétales dûment avéré, n’avaient pas de quoi faire exploser les curseurs de la dialectique familière.

Ainsi sont confrontés, dans notre cas savoyard, l’argument favorable aux travaux et celui condamnant la destruction du Vivant non humain. Le premier plaidant le dégorgement du trafic motorisé sur une portion du réseau local, mais taisant évidemment la création logique de nouveaux engorgements à ses confins. Et le second dénonçant l’anéantissement de 180 hectares agricoles et forestiers richissimes en biodiversité comprenant maintes variétés d’oiseaux, d’amphibiens, de reptiles, de chauves-souris, d’insectes, de plantes rares, de crapauds sonneurs à ventre jaune et de castors. Ces derniers perdant d’ailleurs, sous l’action des pelleteurs et des bétonneurs, leur habitat multiséculaire.

Or ce qui fascine en premier, dans cet affrontement comme dans mille autres du même type, c’est la rhétorique onctueuse adoptée par les maîtres de l’ouvrage sur leur site internet. Et, leurs sous-indications sur le plan des faits, leur non-réponse aux alertes formulées par les experts scientifiques indépendants et leurs autofélicitations au moment d’évoquer les microdéplacements et les petits coupés-collés qu’ils s’engagent à réaliser pour ne pas bousiller complètement la faune et la flore indigènes. Alors que le Vivant, aux allures d’orchestre fondé sur l’interaction transversale de tous ses éléments, ne saurait prospérer de fragment en fragment.

Et ce qui fascine en second, c’est la mise en déploiement d’une surveillance policière sur les lieux des travaux. Attestant que l’intérêt général proclamé pour accomplir le projet autoroutier ne correspond pas à celui que les citoyens concernés perçoivent. Etrange discordance à moins d'introduire, dans la compréhension de ce schéma, le liant néolibéral de l’argent qui le fait tenir à sa manière. Ah bon, la population s’interroge ou s’élève en partie contre l’A412? Démontrons-lui notre pouvoir. Sortons de leurs placards nos uniformes, nos casques, nos matraques et nos menottes nécessaires à côté du miel argumentaire.

Tel est l’autoritarisme fourbe du «progrès», celui qui s’impose indépendamment de l’acquiescement public. Une manière de cambrioler les esprits citoyens comme on commettrait un vol par effraction, en somme, c’est-à-dire le plus rapidement possible et si possible au cours de la nuit très calculée des raisonnements partiels. Et pressons-nous, surtout, puisque la «fenêtre» des travaux de déboisement approuvés par l’instance préfectorale ne court en l’occurrence que jusqu’à la fin de ce mois.

C’est à ce point des choses que les promoteurs de l’autoroute sont pensables comme des ennemis publics. Parce qu’ils se dépêchent d’agir, parce qu’ils surveillent leurs environs comme une pléthore d’autocrates à d’autres échelles et parce qu’ils s’abstiennent de reconsidérer leur foi dans leurs caps. Comme pourrait pourtant les y conduire le début d’une réflexion critique sur le «tout-voiture», par exemple, dont même les niais savent qu’il produit immanquablement ses propres excès.

Ainsi se constituent en douce, sur la rive française du Léman, les prémisses de notre peine à survivre sur cette planète et pour beaucoup de notre mort. A ce stade, saluer Gandhi posant qu’accepter l’injustice est pire que réagir par la violence. Ou l’ami Dominique Bourg expliquant l’autre soir, au micro de France Culture, son espoir qu’un «procès de Nuremberg» climatique advienne. Rester vaillant, observer, choisir et dire.

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