La logique des applaudissements

Chaque soir à la même heure, depuis le début de la pandémie que nous connaissons, dans les villes du monde les plus concernées par le phénomène, les habitants ouvrent leurs fenêtres ou sortent sur leur balcon pour applaudir les soignants chargés d’accueillir et de traiter les personnes contaminées.Cet hommage collectif vespéral est apparu très tôt, et s’est depuis lors perpétué dans la direction du seul corps professionnel médical et infirmier. Or il aurait pu se ramifier, bien sûr, pour que fussent aussi saluées maintes catégories professionnelles tierces pareillement sursollicitées dans ce contexte d’exception, et pareillement soumises à la possibilité d’être atteintes elles-mêmes par le mal.

Bien sûr j’évoque ici l’exemple emblématique des caissières et des caissiers employés dans les supermarchés et les magasins d’alimentation. Un personnel crucial, au terminus payant des achats réalisés par les chalands. Et dont quelques prises de conscience syndicales un peu tardives font apparaître ces jours-ci qu’aucune prime financière, octroyée pour cause de risque sanitaire et de surcharge inédits, n’est encore venue grossir ses minces revenus réguliers.

Ce processus de hiérarchisation spontanée venu des fenêtres et des balcons, qui joue soit en faveur soit en défaveur de l’Autre socioprofessionnel, donne évidemment à réfléchir. Parce qu’il rappelle, cruellement quand on y songe, cette réalité que nous savons tous déjà: certains métiers sont visibles au sein de nos sociétés humaines et d’autres ne le sont pas. Et parce qu’il rappelle dans la foulée cette seconde réalité: si certains métiers sont visibles, c’est qu’ils sont mieux rémunérés que d’autres, et donc perçus de façon plus valorisante en termes de prestige et de domination dans le cadre de la communauté. Tout cela tombe sous le sens.

Or j’aimerais conduire le propos dans une dimension plus englobante. En rappelant quels paramètres touchant à notre trajectoire existentielle sont attachés pour chacun d’entre nous aux métiers du soin, et lesquels aux métiers de caissière ou de caissier.

Pour les métiers du soin, c’est simple et ça va dans le sens appréciatif: nous reconnaissons, donc nous célébrons, les professionnels qui nous aident à diluer, par leur activité préventive ou thérapeutique, notre angoisse permanente ou diffuse de la mort.

Et pour les métiers de caissière ou de caissier, c’est simple aussi, mais ça va dans le sens dépréciatif: nous ne reconnaissons pas, donc nous ne célébrons pas, les métiers dont la vocation consiste à nous punir financièrement d’adorer la marchandise et sa consommation forcenée.

Ces applaudissements vespéraux dans les villes du monde, à la faveur desquels nous avons d’abord cru déceler la marque d’une solidarité sociale formidable en période de catastrophe, désigneraient donc plutôt l’inverse: un apartheid envers les métiers «de fond» qui structurent une part essentielle de nos communautés.

Et non seulement un apartheid, mais du mépris – tant il paraît que lesdits caissières et caissiers ont fait l’objet, depuis la mise en place des dispositifs d’urgence, d’insultes proférées par la clientèle ne trouvant pas sur les rayonnages ad hoc son sucre ou son papier de toilette…

A quoi ces applaudissements vespéraux ajoutent un autre enseignement: on vérifie la prégnance prodigieuse en nous, à l’échelle collective en tout cas, de cette angoisse de la mort. Qui reste brute. Non pensée, et non travaillée. C’est d’ailleurs sous le dôme général de cette même angoisse que nous pourrions placer tout le déroulement de cette pandémie, de ses débuts en Chine jusqu’à ces jours-ci. L’angoisse de la mort comme spectre, moteur et repoussoir.

L’angoisse de la mort qui nous aveugle encore aujourd’hui sur les données statistiques faisant du coronavirus un facteur de décès très inférieur à ceux constitués par la grippe ordinaire ou les affections pulmonaires imputables à la pollution atmosphérique d’origine industrielle – donnée rassurante objectivement, que nos esprits n’intègrent pas.

L’angoisse de la mort, encore, qui nous aura fait ressentir les conditions de notre confinement à domicile comme une sorte de mort, ou d’avant-goût de celle-ci, pour la seule raison que ce confinement nous aura contraints à quelques jours de restriction à la mobilité physique.

C’est en quoi toute cette séquence coronavirale aura redessiné nos temps actuels. En nous montrant quels abîmes intellectuels et spirituels, par exemple, nous séparent d’un siècle où Blaise Pascal put écrire «Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre». La catastrophe intime, et non plus sanitaire ou logistique, est là.