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«Je suis cette forêt»

Gabriel Cotte
©Thierry Porchet

Gabriel Cotte appelle à se relier au cœur, à la terre, à l’eau…

L’hydrologue Gabriel Cotte est l’un de ceux à vouloir sauver le bois de Ballens.

Gabriel Cotte ne se sent ni de Suisse ni de France, mais du Rhône. Il est le fleuve qui traverse le lac Léman, mais aussi la forêt de Ballens dans le nord vaudois et la biodiversité de son territoire qu’il défend. Il a grandi à Lyon, a développé sa sensibilité écologique en écoutant le groupe québécois Les Cowboys fringants. C’était au début du siècle. Dans la chanson Plus rien, ces musiciens, malgré leur nom rigolo, annonçaient déjà la catastrophe climatique, la fin de l’humanité. Gabriel Cotte étudie alors la biologie, l’hydrologie et la limnologie – la science des lacs, petite sœur de l’océanographie. Il se passionne pour le Léman, au point d’en faire un doctorat portant sur le mélange de son eau avec le Rhône. «La limnologie a été créée au XIXe siècle, à Morges, par le scientifique touche-à-tout François-Alphonse Forel. Depuis les années 1960, le Léman est le lac le plus suivi du monde, dont la base de recherche LéXPLORE (basé au large de Pully, ndlr) nous donne le pouls», s’enthousiasme le spécialiste dans la cafétéria du bâtiment Géopolis de l’Université de Lausanne, berceau de sa thèse de doctorat.

Depuis, le médiateur scientifique collabore avec différentes institutions, notamment la Commission internationale pour la protection des eaux du Léman (CIPEL), L’éprouvette (Laboratoire Sciences et Société de l’UNIL), des écoles et des collectifs interdisciplinaires comme Mycélium, qu’il a cocréé, ou Hydromondes qui organise l’Assemblée biorégionale du Léman au Théâtre de Vidy le 13 juin prochain. L’hydrologue y participera, passionné par les projets qui enracinent l’humain et le relient à tous les vivants: «Pour ce projet, nous sommes allés sur LéXPLORE avec des preneurs de son. Je n’avais jusqu’alors pas pris conscience de la pollution sonore des profondeurs du lac. Je tends à déconstruire ce qu’on m’a enseigné. On ne changera pas les choses, si on reste dans la tête. On doit descendre dans le cœur, susciter une émotion. D’où l’intérêt de mêler sciences, arts et territoires.» 

«Comment peut-on raser une forêt, quand on sait ce qu’elle nous apporte en termes de santé physique et mentale?»
Gabriel Cotte

Conscience aigüe de l'eau

L’eau est au cœur de ses recherches scientifiques, mais il en a aussi une conscience aiguë dans son quotidien. Celle qu’il boit chez lui, dans le village de Yens, est filtrée par le bois de Ballens. «Comme nous sommes constitués de 70% d’eau, je peux dire que je suis cette forêt. Ce n’est pas métaphorique, mais physiologique», explique-t-il. Comme lui, 5000 autres habitantes et habitants des villages alentours dépendent d’elle. «Des forages ont été faits en-dehors, mais les sources ont des taux de pesticides trop élevés. Le sous-sol de la forêt filtre l’eau gratuitement et la retient comme une éponge. Les arbres sont aussi le meilleur rempart contre la chaleur et la sécheresse bien sûr.» 

Or, la multinationale Holcim prévoit de creuser une mégagravière d’une soixantaine d’hectares pour y récupérer les millions de tonnes de gravier de son sous-sol nécessaire à la production du béton. Conséquences: l’abattage de 20000 arbres, plus de 230 camions par jour sillonnant la région, du bruit, de la poussière, des émissions de CO2 vont compromettre les objectifs du plan climat vaudois. En juin 2024, le collectif Les Grondements des terres avait occupé brièvement ce territoire pour alerter la population laissée dans l’ignorance (hormis le lectorat de Heidi.news qui avait auparavant révélé les tractations entre Holcim et Orllati).

De cette courte ZAD a découlé l’Association pour la sauvegarde des bois de Ballens et environs (ASBBE). Elle a été créée par des citoyennes et des citoyens de la région, la veille des inondations à Morges en juin 2024. Ce, comme pour appuyer la nécessaire résistance écologique, «face au béton qui crée des îlots de chaleur et imperméabilise les sols», souligne Gabriel Cotte, membre du comité, qui participe à des séances d’information pour sensibiliser la population et les autorités. «Les mentalités évoluent. La terre d’excavation, la paille et le bois sont des matériaux qui ont fait leur preuve. Mais en face de nous, il y a un mastodonte, explique le militant. De plus, le Canton jusqu’à présent ne nous aide pas. Pourtant, comment peut-on raser une forêt, quand on sait ce qu’elle nous apporte en termes de santé physique et mentale? Le bois de Ballens représente tous les enjeux de notre temps. C’est une digue qui ne doit pas céder.» L’automne dernier, l’ASBBE a reçu symboliquement le flambeau des défenseurs de la colline du Mormont. Elle compte aujourd’hui plus de 700 membres, et va remettre bientôt aux autorités une pétition forte de près de 14000 signatures.

Le cancer capitaliste

Pour Gabriel Cotte, si la lutte pour l’avenir de l’humanité, face au dérèglement climatique, s’ancre dans des territoires, il en appelle aussi à un changement de paradigme. «Le capitalisme, et avec lui l’extractivisme, est un cancer. Et celles et ceux qui le combattent sont des cellules immunitaires», image-t-il, prônant dans sa manière de vivre une forme de sobriété heureuse; dépenser moins pour travailler moins, la décroissance comme une évidence. «La croissance, dont fait partie le béton et la spéculation immobilière, broie les vivants et ne profite qu’à 1% de la population», rappelle Gabriel Cotte, rêvant d’un autre monde pour sa petite fille de 9 mois. «Ma grande espérance vient des peuples colonisés qui acceptent après plus de 500 ans de partager avec nous leur grande sagesse. Quand les Kogis (peuple autochtone de Colombie, ndlr) parlent du glacier du Rhône comme étant le cerveau de notre territoire, les rivières les veines, le Léman les poumons, ou encore les zones humides les reins et le delta du fleuve les pieds, on se sent relié.» Et le cœur? «A nous de le trouver...»

 

-Pour plus d’informations et signer la pétition

-Assemblée à Vidy

-Ateliers lémaniques tout public

-Collectif interdisciplinaire Mycelium

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