Des journalistes françaises spécialisées dans les affaires de violences sexistes et sexuelles ont partagé leur expérience et leurs méthodes lors d’une table ronde passionnante à Genève.
Comment enquêter sur les violences sexistes et sexuelles (VSS)? Quel rôle les médias jouent-ils dans la révélation et la compréhension de ces violences? A l’occasion du festival genevois Les Créatives en novembre dernier, une table ronde a eu lieu sur le thème «Investiguer et médiatiser les violences sexistes et sexuelles» en présence de deux journalistes françaises spécialistes dans ce domaine ainsi que de l’actrice Anna Mouglalis, l’une des voix fortes du mouvement #MeToo dans le cinéma français.
Les invitées ont partagé la rigueur, l’éthique et l’humanité qui s’imposent quand on investigue sur les VSS: un journalisme exigeant, engagé et nécessaire.
Travail d’intuition
«On travaille sur les VSS comme on le fait sur les enquêtes policières ou politiques: on va avoir une alerte, une intuition ou une piste et on tire les fils», explique Marine Turchi, journaliste à Mediapart qui a révélé notamment les affaires Depardieu et Adèle Haenel. «C’est une activité méticuleuse qui demande beaucoup de temps et de tact pour faire émerger la parole. Cela est invisible mais existe en amont, entre le recueil des témoignages et leur vérification.»
Justement, comment vérifier une parole dans les cas de VSS? Si la journaliste admet que les vidéos sont rares, il y a souvent plein d’autres manières de trouver des preuves. «On demande aux victimes à qui elles en ont parlé, et on retrouve souvent des traces écrites de ces confidences. Il faut aller chercher ces paroles, dans les mails, les messages. Dans l’affaire Adèle Haenel, on avait une lettre d’amour du réalisateur mis en cause, Christophe Ruggia.»
Grande responsabilité
Marine Barbier, journaliste spécialisée sur les questions judiciaires notamment pour L’Humanité et, aujourd’hui, cofondatrice de la revue La Déferlante, reconnaît que la presse n’est pas toujours exemplaire dans le traitement des VSS et souligne l’importance d’enquêter en féministe. «On part du principe de base du “Je te crois” et on leur laisse le droit de se retirer à tout moment. On leur fait relire leurs citations. En revanche, on leur explique aussi qu’on doit faire notre travail d’enquête pour démontrer que ce qu’elles disent est vrai, et ça, c’est important. Ce n’est pas qu’on ne les croit pas, mais on doit apporter des éléments probants.»
Expliquer aux victimes la façon de travailler est crucial. «Nous avons une grande responsabilité de les amener dans l’arène médiatique, souligne Marine Turchi. Parfois, certaines d’entre elles nous demandent un droit de regard sur les déclarations de l’accusé, requête à laquelle on ne peut pas accéder.» Le contradictoire est une phase à part entière dans l’investigation. «C’est une obligation déontologique qui apporte énormément à l’enquête. Les 90% du temps, les mis en cause refusent de s’exprimer, mais on les contacte systématiquement, à plusieurs reprises, et s’ils ne répondent pas, on finit toujours par leur envoyer des questions. Ils disent souvent qu’ils les ont reçues la veille de la publication, mais c’est faux. On se retrouve souvent face à un mur et, la plupart du temps, leur communication se résume à un démenti de quelques lignes rédigé avec un avocat.»
On raconte quoi?
Chaque année, Mediapart reçoit des milliers de dossiers concernant des VSS. Quelles sont les boussoles pour orienter les choix des journalistes sur les affaires à traiter? Il y a des critères à prendre en compte sur les personnes concernées: la durée des faits, leur gravité, etc. Quoi qu’il arrive, le journal français préfère mener sa propre enquête. «Le pénal ne doit pas être notre boussole, soulève Marine Turchi. On ne va pas conditionner le traitement d’une affaire dans nos colonnes à une plainte en justice. Il faut sortir de cette logique et tenir compte de la question éthique. Prenons l’exemple de l’affaire Darmanin, qui a abouti à un non-lieu: même si le viol n’a pas été retenu, est-ce que, pour autant, c’est un comportement digne d’un élu de demander des faveurs sexuelles en échange d’aide?»
De la même manière, les affaires Weinstein ou Patrick Poivre d’Arvor (PPDA) ne peuvent pas être le curseur des futures affaires à traiter. «Après cela, on raconte quoi maintenant? demande Marine Barbier. On a senti une certaine lassitude après #MeToo, car les VSS sont devenues tristement banales. Mais le chemin parcouru est énorme, beaucoup plus de médias parlent de VSS, mais aussi des discriminations en général.»
Procès bâillons
La journaliste, qui a écrit pendant des années sur le Front national, a souvent été attaquée en justice, mais jamais pour ses articles en lien avec le mouvement #MeToo. C’est ce qu’on appelle les procès bâillons, dont le but est de faire taire les voix qui dérangent. «Les VSS, c’est une prise de risque pour nous, donc quand on se prend des procès pour diffamation, c’est très compliqué, commente Marine Barbier, qui rappelle l’affaire Denis Baupin, ancien député écologiste, qu’elle avait suivie. «Il avait poursuivi en diffamation les femmes qui l’accusaient d’agression sexuelle ou de harcèlement, ainsi que les médias qui avaient relayé leurs témoignages. Ce sont donc les victimes qui se sont retrouvées sur le banc des accusées. Pour finir, cela s’est retourné contre lui, car il a été débouté, condamné pour procédure abusive et contraint de verser 500 euros à chaque prévenue. C’était mémorable.» Souvent aussi, les accusés retirent en catimini leur plainte pour diffamation…
Défiance
Le paradoxe, c’est que la justice n’a jamais été autant saisie pour des affaires de VSS que ces dernières années et, en même temps, il y a une grande défiance envers elle, sans doute parce que l’immense majorité des plaintes n’aboutissent pas. Parfois, les victimes préfèrent passer par la médiatisation de leur histoire que par la plainte pénale. Dans son livre Faute de preuves: enquête sur la justice face aux révélations #MeToo, Marine Turchi explique que les victimes partent du principe que la justice les ignore, donc elles ignorent la justice. «Notre rôle de journaliste n’est pas de qualifier les faits, ni de condamner qui que ce soit. On ne se substitue pas, mais la justice peut se saisir de notre travail et ouvrir une enquête.» C’est ce qu’il s’est passé dans l’affaire Adèle Haenel ou après la publication du livre de Camille Kouchner, La familia grande (Editions du Seuil).
Libérer la parole encourage aussi les autres victimes à parler et à lever le voile sur des grosses affaires. «Dans le cas PPDA, il a suffi qu’une première femme prenne la parole et, ensuite, des dizaines ont parlé.»