«Nos vies passent avant leurs profits!»

Rassemblement de la grève du 14 juin à Neuchâtel.
© Neil Labrador

S’appuyant sur l’immense mobilisation de la grève du 14 juin 2019, ici à Neuchâtel, la Coordination romande appelle à une sortie féministe de la crise du coronavirus.

A l’occasion du 1er Mai, la Coordination romande de la grève féministe a rendu publiques quatorze revendications pour sortir du Covid-19

Presque un an après la grève des femmes du 14 juin 2019, et dans un contexte empêchant les réunions larges du mouvement, la Coordination romande des collectifs de la grève féministe et des femmes a profité du 1erMai pour faire entendre sa voix dans une situation où les femmes sont aux premiers rangs de la lutte contre le coronavirus et ses conséquences, notamment dans les soins, le nettoyage ou la vente, mais aussi à la maison et dans le suivi scolaire. La Coordination a publié une prise de position, intitulée «Le monde que nous voulons maintenant», ainsi que 14 revendications pour une sortie féministe de la crise (voir ci-dessous) qui s’égrènent sous le slogan «Nos vies passent avant leurs profits!».

«La pandémie exacerbe les inégalités sociales, économiques et de genre. La crise que nous traversons démontre la faillite du système économique et politique actuel. Nous ne voulons plus de cet ancien monde, de ce système capitaliste, sexiste et raciste où l'exploitation est la norme», écrit la Coordination dans un communiqué. «Le 14 juin 2019, poursuit-elle, nous étions plus d’un demi-million dans les rues, car la normalité telle qu'elle se présente à nous ne nous convient pas: inégalités, discriminations, violences à l'encontre des femmes, nous n'en voulons plus!» A ceux qui souhaitent changer le monde après la crise, la Coordination romande répond: «La transformation de notre monde et de nos vies doit avoir lieu maintenant.» Dans sa prise de position, elle démontre que l’affirmation du capitalisme néolibéral qui prétend depuis trente ans que le privé est plus efficient que les services publics est démentie de manière cinglante par la pandémie: la pénurie de masques, d’équipements de protection, de médicaments de base met à nu les mécanismes du profit réalisé au détriment des besoins sociaux. Elle évoque également la dégradation des conditions de travail, la précarisation, les délocalisations et la destruction des secteurs productifs en Suisse. «Le passage du virus à l’humain révèle la destruction accélérée de notre planète par l’activité industrielle», souligne encore la Coordination, pour qui la crise montre que le système «capitaliste, raciste et patriarcal» n’est plus tenable et que l’environnement et «les tâches reproductives» réalisées par les femmes sont «ce qui compte et a de la valeur pour garantir l’existence et la survie même de l’humanité». La Coordination féministe conclut en rejetant un nouveau sauvetage par l’Etat helvétique de ce système économique défaillant. Pour elle, ce qui doit être entrepris n’est plus d’assurer les profits du 1% de la population mais au contraire d’assurer le bien-être des 99%. 

Les 14 revendications présentées se fondent sur le Manifeste du 14 juin 2019, adopté collectivement l’an passé. Ces revendications sont considérées comme un point de départ pour lancer la discussion au sein des collectifs et nourrir le débat public sur l’après-crise sanitaire et aborder celle, économique, qui s’annonce.

Revendications pour une sortie féministe du Covid-19 

  1. Parce que nous voulons mettre au centre le bien-être de la population,nous demandons à la Confédération, qui, à l’heure actuelle, a injecté 60 milliards de francs dans l’économie privée, d’investir un montant équivalent dans les services publics, en particulier dans les soins et l’accueil des enfants et des personnes âgées (structures pré et parascolaires, EMS et soins à domicile).
     
  2. Parce que l’économie est l’affaire de tout le monde, nous voulons sa démocratisation pour décider nous-mêmes sur les biens et les services que nous produisons. La spéculation financière doit être abolie et réinvestie dans la (re)production et le bien commun.Toute la chaîne sanitaire – de la production de matériel et de médicaments à la gestion des services de soins – doit être un service public et cesser d’être soumise à la logique du profit.
     
  3. Parce que nous en avons assez des inégalités salariales et des discriminations dans le monde du travail,nous voulons valoriser celles, mais aussi ceux, dont le travail est indispensable à la vie:leurs salaires doivent être augmentés et leurs conditions de travail améliorées.L’application de la Loi sur le travail dans les hôpitaux doit être rétablie immédiatement!
     
  4. Parce que nous voulons vivre dignement,nous voulons le retrait d’AVS 21 et un large débat pour réduire l’âge de la retraite de toutes et tous.La pandémie a montré la fragilité de la population âgée. Une vie digne doit être garantie à tout être humain en toute circonstance.
     
  5. Parce que nous voulons que le travail domestique, éducatif et de soins soit reconnu et partagé, de même que la charge mentale,nous exigeons un service public de l’accueil de l’enfance fort, un financement substantiel et un véritable congé maternité, paternité et parental. Nous voulons aussi un fonds national qui garantisseune allocation de chômage aux employées de l’économie domestique, quel que soit leur statut. 
     
  6. Parce que nous nous épuisons à travailler,nous voulons réduire le temps de travail salarié sans réduction de salaire et partager le travail non rémunéré. Le coronavirus nous a imposé de ralentir: moins de déplacements, moins de consumérisme. Nous voulons ralentir le rythme de la vie quotidienne, réduire le temps de travail professionnel, investir dans une économie respectueuse de nos vies et des écosystèmes.
     
  7. Parce que l’avenir sera écologique et solidaire ou ne sera pas,nous voulons favoriser la production et la distribution locale, solidaire et écologique, pour que nous puissions produire les biens essentiels à la vie selon une logique de souveraineté alimentaire, tout en ayant recours à l’échange international dans un rapport égalitaire complémentaire. 
     
  8. Parce que nous refusons la violence sexiste, homophobe et transphobe,nous voulons immédiatement un plan fédéral de lutte contre les violences sexistes, sexuelles et domestiques en accord avec la Convention d’Istanbul, accompagné d’un outil fédéral d’évaluation et de suivi du nombre des violences sexistes et des féminicides, terme qui doit être reconnu dans le Code pénal.Le coronavirus a imposé de nouveau le silence sur la violence machiste. Pourtant, elle continue et s’aggrave même à cause du confinement. Il faut débloquer des fonds à tous les niveaux pour ouvrir des centres pour les mineurs et les femmes dans toutes les communes pour qu’on y trouve protection, reçoive des conseils et puisse échanger. 
     
  9. Parce que nous revendiquons la liberté de nos choix en matière de sexualité et d’identité de genre,nous voulons une éducation sexuelle sans préjugés dès le plus jeune âge et un renforcement des mesures de protection contre les violences à l’encontre des personnes LGBTQI+.Le confinement a montré la nécessité de telles mesures, notammentdavantage de lieux d’accueil d’urgence pour les personnes exposées à des violences intrafamiliales en raison de leur choix en matière de sexualité et d’identité de genre.
     
  10. Parce que notre corps nous appartient, nous exigeons d’être respectées et libres de nos choix. Respecter nos corps, c’est refuser tout diktat économique qui veut imposer aux personnes à risque de retourner au travail. Les dispositions concernant les personnes à risque sont insuffisantes, en particulier pour les femmes enceintes.Toutes ces personnes vulnérables doivent pouvoir rester chez elles et avoir une allocation perte de gain jusqu’à la fin de la pandémie si elles ne peuvent pas télétravailler.
     
  11. Parce que le travail éducatif et de soins doit être une préoccupation collective,nous voulons un financement important et prioritaire pour assurer une éducation de qualité et qui promeut l’égalité.Fermer les écoles et les crèches nous a fait prendre conscience de la centralité du travail éducatif et de soins aux enfants.
     
  12. Parce que, lorsque nous venons d’ailleurs, nous vivons de multiples discriminations,nous exigeons les mêmes droits en matière d’accès à la santé, d’allocations perte de salaire et demandons la régularisation de toutes les personnes sans papiers! La pandémie a montré la fragilité des migrantes: les employées de maison, les personnes sans papiers paient le prix fort de la crise sanitaire. 
     
  13. Parce que le droit d’asile est un droit fondamental,nous demandons le droit de rester. La Suisse doit accorder, à toutes les personnes avec une procédure d’asile en cours, le droit de rester ici et régulariser toutes les personnes sans statut légal.Nous demandons aussi que notre pays accueille 50000 réfugiées et réfugiés confinés en particulier dans les camps en Grèce.
     
  14. Parce que les institutions ont été conçues sur un modèle patriarcal et de classe dans lequel nous n’apparaissons qu’en incise,nous voulons une représentation paritaire des femmes dans toutes les institutions politiques et les organes décisionnels de l’Administration fédérale, cantonale et communaleafin que nos besoins et nos revendications soient représentés. Nous voulons que toute la population puisse décider ensemble de notre vie en commun!

Coordination romande de la grève féministe et des femmes