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Liberté d’afficher et de manipuler

affiche politique
Thierry Porchet

Le sociologue Sandro Cattacin souligne qu’il est courant, dans les affiches de votations, de mettre en avant un aspect et pas d’autres, et d’argumenter avec la moitié de la vérité. Comme, par exemple, dans cette affiche sur la redevance télé, qui contient par ailleurs une belle faute d’orthographe.

L’affichage politique, c’est tout un art en Suisse. Deux experts reviennent sur son histoire, sa réglementation et le rôle qu’il joue dans les campagnes de votations.

L’affichage politique en Suisse prend tout son sens dans les années 1960 et 1970, notamment avec les initiatives Schwarzenbach, qui voulaient limiter l’immigration. Les murs sont redevenus très politiques dans les années 2000 et 2010, avec les campagnes controversées de l’UDC. Aujourd’hui, les polémiques sont plus rares et régionales.

A l’approche des votations cruciales du 8 mars, Sandro Cattacin, professeur ordinaire de sociologie à l’Université de Genève, et Sébastien Salerno, chercheur à Medialab, se penchent sur les affiches politiques, décortiquent leur contenu et analysent leur portée. Entretien.

 

Dans le contexte des prochaines votations, des affiches politiques pour le moins discutables courent les rues, notamment celles en faveur de l'initiative «200 francs, ça suffit!» et contre le fonds climat. Qu’est-ce que cela vous inspire?

Sandro Cattacin (S.C.): Je ne suis pas surpris. C’est une sorte de tradition en Suisse, et il y a un savoir-faire très intéressant. On met en avant un aspect et pas d’autres, on argumente avec la moitié de la vérité. Il y a quelques décennies, lors du débat sur le nucléaire, ses partisans soulignaient le fait que c’était une énergie propre, sans parler des risques résiduels. Ceux qui défendent l’initiative SSR n’ont pas tort dans leurs messages: si on paie moins de redevance, on aura plus d’argent, mais le vrai sujet, à savoir la diversité médiatique et la démocratie, ne sont pas abordés.

On peut dire qu’il s’agit de manipulation, oui, et tous les bords politiques le font. C’est une stratégie bien pensée, parfois perfide, pour toucher des franges précises de la population et mobiliser des publics cibles, notamment ceux qui votent moins. Ici, les initiants s’adressent aux jeunes, qui votent peu, en leur disant qu’ils auront plus d’argent à dépenser notamment dans le shopping. Ils parlent également aux personnes âgées, qui elles votent plus et consomment la télévision, donc qui vont a priori voter contre, en les prenant par les sentiments. C’est de l’instrumentalisation.

 

Est-ce qu’il existe une réglementation concernant l’affichage public?

S.C.: Il y a des réglementations communales et cantonales, mais elles sont très faibles et se penchent davantage sur les lieux d’affichage que sur leur contenu. 

La Suisse est très libérale à ce sujet. Personne n’est chargé de vérifier ou de valider le visuel des affiches. Cela dit, si l’affiche attaque personnellement quelqu’un ou qu’elle tient des propos racistes ou discriminatoires, elle peut être condamnée. Mais les amendes, symboliques, arrivent bien plus tard. On se rappelle de l’UDC qui avait fait scandale avec son affiche anti-minarets ou celle avec les moutons noirs, pour le renvoi des criminels étrangers.

 

On trouve parfois des affiches anonymes, ce qui est autorisé en Suisse. Quel est le but de leurs auteurs?

Sébastien Salerno (S.S.): L’objectif est de présenter le message politique comme une expression non partisane, voire non politique, relevant par exemple du «bon sens». L’enquête sur la confiance, réalisée par l’OCDE, indique qu’en Suisse, le pourcentage de la population ayant une confiance élevée ou modérément élevée envers les autres gens dépasse les 60%, alors que le pourcentage envers les partis politiques est sous les 40%. 

 

Est-ce que les règles du jeu sont équitables en matière d’affichage?

S.C.: L’argent joue un grand rôle dans les campagnes en Suisse, contrairement à d’autres pays où c’est beaucoup plus encadré. Ici, qui paie plus peut tapisser plus. Et on le voit sur certaines campagnes avec le grand capital qui va investir massivement afin d’influencer la population. 

Ce qui est complexe avec l’initiative SSR, c’est que les médias de service public, concernés directement par cette votation, ne peuvent pas faire campagne, car ils doivent respecter un temps de parole égal pour tous. 

 

Quel est l'impact de ces affiches sur les citoyens et leur décision de vote? 

S.S.: La Chancellerie fédérale finance une étude d’opinion après chaque votation fédérale. On connaît pour chacune d’elles les canaux d’information privilégiés par les votants. Le classement varie selon la votation, mais arrivent en premiers la brochure fédérale, les articles dans les journaux, les émissions télévisées consacrées au vote et les pages d'actualité sur Internet. Les tout-ménages, les annonces dans les journaux et les affiches viennent ensuite. L’effet direct d’une affiche sur le vote est introuvable dans les revues scientifiques. Par contre, l’effet indirect est plus fréquent: on pense aux discussions sur la votation que l’affiche engendre, voire aux discussions sur l’affiche elle-même. 

S.C.: Le sujet est très délicat. Les affiches peuvent parfois être contre-productives; d’ailleurs, les grands partis testent souvent leurs affiches et scrutent la réaction des passants. Il n’est pas non plus prouvé que l’argent investi dans une campagne la rende forcément plus victorieuse.

Les affiches peuvent aussi avoir un effet différent d’un canton à l’autre, c’est pour cela qu’il n’est pas rare de trouver des visuels différents à Genève et à Aarau, par exemple pour les objets nationaux. Là, pour l’initiative SSR, on voit clairement qu’il s’agit d’une campagne alémanique, avec un style très direct et même des fautes de français…

Globalement, les affiches vont venir renforcer ce que les électeurs pensent déjà, mais ce n’est pas là que les objets se jouent. 

 

Est-ce que la diversité des opinions relayées via ces affiches est signe de bonne santé démocratique?

S.C.: La démocratie réside surtout au niveau du dialogue, et si celui-ci commence à manquer, ce serait effectivement problématique. 

Aujourd’hui, ce qui est inquiétant, c’est la baisse d’implication citoyenne et politique, de la récolte des signatures aux événements publics. La Suisse a toujours eu un taux de participation relativement bas, mais il y avait cette réserve d’«électeurs sélectifs» sur laquelle on pouvait compter. Maintenant, il y a de plus en plus de personnes qui ne sont plus mobilisées, qui ne s’intéressent pas ou qui ne croient plus en la politique. Et ça, c’est un affaiblissement de la démocratie. Il faut massivement inciter les jeunes, jusqu’aux écoles professionnelles, à développer leur capacité à décider et à avoir une réflexion politique.

Il y a aussi un autre obstacle, à savoir la restriction des droits civiques et politiques des étrangers vivant en Suisse. Si ces derniers étaient plus élargis, on pourrait mobiliser davantage de personnes qui deviendraient des fenêtres pour la démocratie.

S.S.: Les affiches témoignent de la vitalité des partis politiques, elles renseignent sur les capitaux économiques et militants dont ils disposent. Elles donnent aussi des informations sur la société politique dans laquelle elles se déploient: dans les pays autoritaires où les visages des dirigeants politiques s’affichent en poster géant, on dit que les affiches regardent les gens. 

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