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Portugais: le retour au pays

Les préparatifs vont bon train en ce jour de début septembre à la Chaux-de-Fonds, peu avant le départ de Ryan et de sa maman. Le fiston arbore fièrement le maillot du FC Porto. «Je crois que c’est vraiment le bon moment pour partir», souligne Tiago, le papa, même si ce n’est pas sans pincement au cœur.
© Thierry Porchet

Les préparatifs vont bon train en ce jour de début septembre à la Chaux-de-Fonds, peu avant le départ de Ryan et de sa maman. Le fiston arbore fièrement le maillot du FC Porto. «Je crois que c’est vraiment le bon moment pour partir», souligne Tiago, le papa, même si ce n’est pas sans pincement au cœur. 

La population portugaise ne cesse de diminuer depuis 2017. L’an passé, par exemple, ce sont quelque 11000 ressortissants de ce pays qui ont quitté la Suisse pour retourner dans leur patrie d’origine. Qui sont ces Lusitaniens qui repartent? Qu’est-ce qui motive leur choix? L’argent ou la «saudade»?...

Depuis 2017, et pour la sixième année consécutive, le nombre de Portugaises et de Portugais vivant en Suisse a baissé... Même si, avec un effectif dépassant encore les 250000 âmes, elle reste la troisième plus importante communauté étrangère vivant sur sol helvétique, derrière les Allemands et les Italiens. Mais pourquoi, après des décennies d’immigration, les ressortissants de la Lusitanie sont-ils plus nombreux à partir de notre pays qu’à s’y installer? Tentative d’explication avec la sociologue Liliana Azevedo, qui a récemment soutenu une thèse sur la migration de retour des Portugais de Suisse à l’Institut universitaire de Lisbonne, et est actuellement postdoctorante à l’Université de Neuchâtel.

Liliana Azevedo

Aujourd’hui, de plus en plus de Portugais rentrent au pays. Est-ce un phénomène nouveau?
Non, il y a toujours eu des départs. Avec, c’est vrai, deux pics importants liés au contexte économique des deux pays. Le premier durant la seconde moitié des années 1990, ce qui coïncide avec la crise dont souffre la Suisse à ce moment-là et au boom économique dont bénéficie le Portugal à la même époque. Et le deuxième, qui a démarré progressivement dès 2014-2015 avant d’enfler de manière exponentielle à partir de 2017. Depuis cette année-là, on comptabilise plus de 10000 départs par an.

Qui sont ces Portugais qui retournent actuellement au pays?
Jusqu’en 2016, les deux tiers sont des départs des permis B et L. Il s’agit de gens arrivés en Suisse à la suite de la crise économique qui s’était abattue sur le Portugal dès 2008, de gens donc qui sont là depuis peu d’années et n’ont pas encore créé de fortes attaches avec la Suisse. Et ensuite, à partir de 2016, on assiste à une forte hausse des permis C parmi ceux qui rentrent (48% en 2017, 57% en 2019 et 62% en 2021, ndlr), soit des gens qui sont là depuis plus longtemps. On constate aussi que la tranche d’âge des plus de 50 ans a plus que doublé et représentait, en 2021, pratiquement 40% des départs, et c’est ça la nouveauté de ces dernières années.

Qu’est-ce qui a poussé les plus jeunes – les personnes au bénéfice d’un permis B – à partir?
Dès 2015, la situation économique s’est redressée au Portugal, avec le boom du tourisme et la stratégie du nouveau gouvernement visant à attirer des investissements étrangers. Tout a concouru à donner une image positive du Portugal, qui est désormais vu comme l’endroit où il faut aller en vacances, où il faut investir. Ça a eu un impact sur les Portugais à l’étranger et beaucoup de celles et ceux qui formulaient une intention de retour ont osé faire le pas.

Le gouvernement portugais fait d’ailleurs tout pour encourager le retour de ses ressortissants exilés à l’étranger!
Effectivement. En 2019, il a mis en place le programme «Regressar» qui veut dire «Rentrer chez soi». Ce programme cible surtout les travailleurs jeunes et qualifiés, et c’est avant tout un message politique qui dit aux migrants partis récemment: «Revenez, le pays a besoin de vous!» Et c’est vrai qu’il en a besoin, car beaucoup de secteurs vivent une pénurie de main-d’œuvre. Après, je ne pense pas que ces mesures d’incitation aient une influence décisive sur le retour.

Et les plus de 50 ans, pourquoi quittent-ils la Suisse en masse?
Les plus anciens migrants – arrivés, pour la plupart, dans les années 1980 – ont atteint ou vont atteindre l’âge de la retraite. Et tout le monde sait, Suisses y compris, qu’il est très difficile d’un point de vue économique de vivre en Suisse avec une retraite. D’autant plus quand on est migrant et qu’on a occupé des postes peu qualifiés et donc peu rémunérés. Ces derniers ne partent pas toujours par libre choix, mais par contrainte économique.

Mais il y a aussi une forte culture du retour chez les migrants portugais, non?
Oui, et des études l’attestent: cette idée que l’on migre seulement pour quelques années et qu’après on retourne au pays est très présente parmi la communauté portugaise. Beaucoup de gens rentrent parce qu’ils ont gardé intacte leur aspiration initiale au retour. Mais beaucoup rentrent malgré leur désir de vieillir en Suisse, car c’est, matériellement, la solution la plus viable. Donc, ces derniers changent leur projet de vie en fonction des ressources dont ils disposent.

La fameuse «saudade» a-t-elle aussi un impact sur leur décision de rentrer au pays?
Ah, la saudade, la nostalgie du pays. On dit même «mourir de saudade», c’est dire la force de ce sentiment. Certains y succombent et rentrent. Tandis que d’autres se disent: «C’est bien là-bas, mais je suis bien aussi ici. Donc, lorsque je ressens de la saudade, je mange un pastel de nata (une tartelette à la crème, ndlr) et c’est bon!» Aujourd’hui, on utilise également beaucoup les technologies – internet, WhatsApp, etc. – pour contrer cette nostalgie du pays. Du coup, on vit à la fois ici et là-bas.

Les Portugais qui sont repartis, vivent-ils heureux dans leur patrie d’origine?
Ceux qui sont restés longtemps loin de leur pays se sentent un peu comme des étrangers chez eux. Ils se retrouvent en décalage, ils doivent se réadapter à leur nouvel environnement. C’est pour cela qu’il faut parler de migration de retour. En fait, ils cherchent à être heureux là où ils sont, exactement comme ils l’ont fait des décennies plus tôt en venant en Suisse.


Photo Rosa da Silva


 

«C’est le bon moment pour partir»

Sandrine (35 ans), Tiago (35 ans) et Ryan (5 ans) Oliveira

Tiago (35 ans) et Ryan (5 ans) OliveiraLe 7 septembre dernier, Sandrine Oliveira a quitté La Chaux-de-Fonds avec son fils Ryan pour aller vivre dans un village situé non loin de São João da Madeira et de Porto. Tiago, le mari, les a rejoints fin octobre. «Je crois que c’est vraiment le bon moment pour partir, expliquait-il avant son départ. Notre enfant commence l’école enfantine et pourra ainsi apprendre à bien parler portugais, mon entreprise actuelle m’a offert un poste dans l’atelier de polissage qu’elle a ouvert là-bas, nous avons l’opportunité d’habiter la maison des parents de mon épouse et, en plus, ce changement devrait être profitable à sa santé.» Cette dernière souffre depuis longtemps d’une polyarthrite et est au bénéfice d’une demi-rente AI. «Ma rhumatologue estime que le climat et la nourriture pourraient calmer mes crises.» Ce couple pense aussi que la vie au Portugal sera plus agréable – «plus chill» comme ils disent – qu’ici. «Ça n’empêche pas qu’on adore la Suisse, d’ailleurs on la quitte avec un pincement au cœur et c’est sûr qu’on y reviendra pour voir la famille et nos amis.»
Même s’ils bénéficient du programme «Regressar» (aide au retour et diminution de moitié des impôts durant cinq ans), les Oliveira assurent que l’aspect financier n’a guère pesé dans leur décision. En tout cas moins que le mal du pays qui tourmente davantage Monsieur que Madame. «Sandrine est Suissesse!» Il rit. C’est vrai que, contrairement à lui, elle n’a pas grandi au Portugal. «Je n’y ai vécu que pendant les trois ans durant lesquels j’ai fait le lycée, soit entre 17 et 20 ans. C’est là que j’ai rencontré Tiago. Et après les études, on est venu s’installer à La Chaux-de-Fonds. A cette époque, je ne me voyais vraiment pas rester au Portugal.»
Aujourd’hui, elle a mûri. Mais elle a quand même quelques inquiétudes que partage son mari. «On devra s’adapter à d’autres réalités, c’est sûr. Mais notre décision est prise et on va de l’avant.»


Photo Thierry Porchet

«Nous n’avions pas le projet de retourner au Portugal»

Maria Fernanda (69 ans) et Jaime (72 ans) Quitério

Maria Fernanda (69 ans) et Jaime (72 ans) Quitério

La migration portugaise a pris son véritable essor en Suisse dans les années 1980. Maria Fernanda et Jaime font partie de cette première vague. A l’époque, lui a quitté le Portugal pour des questions économiques. Elle pour des raisons personnelles: «Je suis partie sur un coup de tête, dans l’espoir de vivre une vie différente.» Ces deux exilés se sont rencontrés à Lausanne. Ils se sont mariés et ont eu une fille et un garçon.
Après avoir enchaîné plusieurs petits boulots, «au noir jusqu’à l’obtention d’un permis de séjour», Maria Fernanda a décroché un poste de secrétaire, plus conforme à ses aspirations et ses compétences. Jaime, lui, a fait de mauvaises expériences dans l’agriculture avant d’ouvrir son propre garage. La crise l’a malheureusement obligé à fermer boutique et il a poursuivi sa carrière comme taximan. Tous les deux ont travaillé jusqu’à leur départ en 2018 pour Portalegre, où se trouvait la maison familiale dont avait héritée Madame.
«Nous n’avions pas le projet de retourner au Portugal. Si nous avons quitté Lausanne, c’est parce que notre retraite est trop modeste pour nous permettre de vivre en Suisse. Il aurait fallu demander les prestations complémentaires, mais ça nous ne le voulions pas!» Pas plus qu’ils ne souhaitaient être aidés par leurs enfants restés sur les bords du Léman.
Ce retour au pays a surtout contrarié Maria Fernanda: «Pour moi, qui était bien en Suisse (elle a même demandé et obtenu sa naturalisation), ça a été un crève-cœur! Je crois que je n’arriverai jamais à m’intégrer tout à fait ici, je me sens vraiment comme une étrangère dans mon propre pays.» Jaime, lui, s’est facilement adapté et affirme ne rien regretter...

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