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«Les alternatives à Chiquita existent»

Agriculteur avec régiment de bananes
© Léo Ruffieux

La fondation TerrEspoir travaille avec une coopérative regroupant une centaine d'agriculteurs et agricultrices camerounais, dont elle distribue les fruits en Suisse romande.

A rebours des pratiques toxiques des multinationales, la fondation TerrEspoir commercialise de manière solidaire les fruits bio produits par des planteurs camerounais.

«Un autre modèle est non seulement nécessaire, mais déjà en place.» Le 4 mai, la fondation TerrEspoir réagissait à l’enquête de Public Eye sur les conditions de travail toxiques au sein des plantations de bananes de la multinationale Chiquita (lire ci-contre). Depuis trente ans, la petite structure vaudoise concrétise une approche radicalement différente. Elle travaille avec une coopérative regroupant une centaine d’agriculteurs et agricultrices, dont elle distribue les fruits en Suisse romande. Les principes de cette collaboration: une rémunération juste des producteurs, le respect des droits humains et une agriculture sans intrants chimiques. Le Courrier s’est entretenu avec Marion Record, coordinatrice TerrEspoir à Bussigny.

 

Comment est née l’expérience de TerrEspoir?

Dans les années 1990, deux ONG helvétiques, Pain pour le Prochain – devenu depuis l’Entraide protestante – et le Département missionnaire (DM), ont mis sur pied une coopération en agronomie entre le Cameroun et la Suisse, notamment. Dans la foulée, elles ont créé TerrEspoir en 1996, à la demande des cultivateurs. Le but de la fondation était de commercialiser des fruits tropicaux de première qualité en Suisse. L’expérience a rapidement été un succès, car les produits sont bien meilleurs que ce qu’on trouve dans les supermarchés. Trente ans après, TerrEspoir, travaille avec une centaine de familles au Cameroun, dont les champs sont répartis sur près de 400 kilomètres – ce qui permet une grande diversité de produits. Nous vendons des fruits tropicaux cultivés selon les principes de la culture biologique et de l’agroforesterie, en favorisant des variétés locales – comme la banane-pomme ou la mangue Emeraude, typiques du Cameroun.

 

Comment s’organise cette coopération?

TerrEspoir fonctionne sans intermédiaires, selon les principes du commerce équitable. Toutes les semaines, nous passons une commande à notre coopérative locale, qui réunit les agriculteurs partenaires. C’est elle qui organise la collecte – en camion – en fonction de la demande, et paie les paysans en cash dès qu’elle récupère les fruits. Sur place, toutes les décisions sont prises par les producteurs, qui définissent en assemblée générale leur organisation, les zones et produits à planter.

 

Quels sont les apports de ce partenariat pour les producteurs?

Les revenus touchés via TerrEspoir représentent entre 50% et 70% des revenus des agriculteurs. Cela permet d’améliorer concrètement leurs conditions de vie: construire leur maison, envoyer les enfants à l’école, avoir accès aux soins et à une alimentation de meilleure qualité. J’étais au Cameroun le mois dernier, les producteurs me l’ont confirmé: pour elles et eux, cette filière de revente fait une énorme différence. Il faut préciser que nous n’écoulons qu’une partie de la production de ces paysans, afin qu’ils et elles ne soient pas totalement dépendants du marché suisse, et pour éviter de grandes disparités de revenus au sein des villages. En parallèle, ils et elles continuent donc à vendre les produits sur le marché local.

 

Quelle est la part du prix de vente de la banane qui revient à ces agriculteurs?

Environ 30% du prix leur est versé [contre 7% en moyenne dans l’industrie de la banane]. Nous faisons en sorte de maintenir ce pourcentage, en évitant de répercuter nos propres problèmes – par exemple l’augmentation du prix du fret – sur nos partenaires. Ce n’est pas facile dans une période comme celle-ci, marquée par la hausse du prix des transports. Pour une petite structure comme la nôtre, la distribution reste un gros défi.

 

Quels sont vos points de vente en Suisse?

Nos produits sont disponibles dans notre propre boutique à Bussigny, dans tous les Magasins du Monde et dans certaines épiceries solidaires. Des réseaux de particuliers distribuent aussi les fruits dans leur entourage. A cela s’ajoutent les ventes sur notre site internet et au marché de Lausanne. En tout, nous avons environ 2500 clients réguliers.

 

Est-ce suffisant pour permettre une autonomie financière?

Pour couvrir intégralement nos charges, nous devrions importer 100 tonnes de fruits par an. Nous en sommes à 80 aujourd’hui. Cette situation nous oblige à chercher des aides financières – notamment auprès de nos clients, qui arrondissent souvent les prix vers le haut. Nous ne recevons aucun financement public, mais bénéficions encore de l’aide de DM, une des ONG fondatrices de TerrEspoir.

 

On est loin de l’échelle de production de Chiquita. Vous pensez qu’il est possible de concurrencer de tels géants?

Oui. Les modèles de production-consommation à taille humaine, respectueux des droits, des personnes et de l’environnement, représentent une vraie alternative. Les cultivateurs dont nous commercialisons les produits aiment leur travail, car même si ce dernier est difficile, il leur garantit des conditions d’existence dignes. A l’autre bout de la chaîne, en Suisse, les clients nous remercient car nous offrons des produits de qualité, respectueux des travailleurs et de l’environnement. Un tel modèle est peut-être plus long à mettre en place, mais il représente l’avenir. Pour qu’il puisse s’étendre, il est nécessaire que les gens sachent qu’il est possible, aujourd’hui déjà, de manger des bananes sans pesticides, et dont la production n’implique pas la surexploitation des planteurs et planteuses.

Les bananes de la honte

Chiquita a trouvé son paradis (fiscal) en Suisse. Mais au Guatemala, c’est plutôt l’enfer que subissent les producteurs et productrices du géant de la banane, décrit Public Eye. Salaires insuffisants pour vivre, cadences infernales, climat de peur visant à décourager les activités syndicales, exposition à des pesticides toxiques, etc. Dans une enquête publiée en avril, l’ONG helvétique dresse un sombre tableau des conditions imposées dans ses plantations par la multinationale – qui bénéfice depuis des années d’importants rabais d’impôts dans le canton de Vaud, où elle a élu domicile.

Quatorze secondes pour couper un régime de bananes; 2,7 minutes pour transporter 500 kilos de fruits sur 250 mètres; 17 tonnes à empaqueter tous les jours pour chaque employé. Le rythme imposé par Chiquita à ses producteurs guatémaltèques, détaillé noir sur blanc dans leur contrat collectif de travail (CCT), est «proprement infernal», souligne Adrià Budry Carbó. En novembre dernier, l’enquêteur de Public Eye a sillonné les plantations du géant mondial de l’agroalimentaire dans le pays d’Amérique centrale. Et de préciser: «Chez les sous-traitants, majoritaires dans le sud du Guatemala, les conditions sont encore pires: journées de travail de douze heures, pauses réduites, violences verbales et sexuelles plus fréquentes, accès limité aux soins.»

Dans les plantations du sud du pays, un autre danger menace les travailleurs. Deux à trois fois par semaine, de petits avions épandent sur les arbres un pesticide hautement toxique, le mancozèbe. Ce fongicide, considéré comme dangereux pour la reproduction, peut provoquer des malformations du cerveau chez les enfants à naître. Interdit en Suisse et dans l’Union européenne, le produit continue à être utilisé massivement pour traiter certaines maladies touchant les bananes, notamment durant la journée de travail.

Aux yeux de Public Eye, les pratiques de Chiquita violent plusieurs traités internationaux, dont le Pacte international des Nations unies relatif aux droits économiques, sociaux et culturels. Pour pousser le géant de la banane à mettre fin à ces pratiques, Public Eye a lancé une pétition numérique et menace de porter la protestation jusque devant son siège lémanique. 

Pour signer la pétition, c'est ici.

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