La Suisse et les nouvelles routes de la soie

Le port du Pirée, privatisé et racheté par les Chinois, est l’une des portes d’entrée en Europe des nouvelles routes de la soie.
© Sylviane Herranz

Le port du Pirée, privatisé et racheté par les Chinois, est l’une des portes d’entrée en Europe des nouvelles routes de la soie.

Une délégation de la Commission de politique étrangère du Conseil national s’est rendue en Grèce pour voir sur place les implications de l’initiative chinoise «la Ceinture et la Route»

La Grèce, une des portes d’entrée en Europe des nouvelles routes de la soie développées depuis 2013 par la Chine. Des nouvelles routes, terrestres, maritimes et digitales. Cette initiative, nommée «la Ceinture et la Route» (Belt and Road en anglais), «est une stratégie ambitieuse à multiples facettes visant à stimuler les flux de capitaux, de services et de biens entre la Chine et le reste du monde», explique le groupe bancaire britannique HSBC. Plus de 65 pays d’Asie, d’Europe et d’Afrique sont concernés. Ils pèsent près de 30% du PIB mondial et regroupent 63% de la population de la planète. Cette stratégie, pour l’heure commerciale, pourrait aussi avoir des visées militaires et hégémoniques. Elle se met en place peu à peu, avec des accords bilatéraux entre pays, ou par des achats d’entreprises, privées ou publiques, tel le port du Pirée en Grèce, ou le soutien à la construction d’un train à grande vitesse qui reliera Athènes à Budapest en Hongrie, en passant par la Macédoine et Belgrade.

La Suisse, premier pays d’Europe à avoir signé, en 2013, un accord de libre-échange avec la Chine, est tout particulièrement concernée par la stratégie du régime de Pékin. Elle est aussi l’un des premiers actionnaires de la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures (BAII), fondée par la Chine en 2015 en lien avec «la Ceinture et la Route».

Du 19 au 23 mai dernier, une délégation de la Commission de politique extérieure du Conseil national (CPE-N) s’est rendue en Grèce pour poursuivre ses investigations au sujet des «opportunités et des risques» que représente cette «nouvelle route de la soie» pour la Suisse. Une première délégation avait voyagé en Chine et au Kazakhstan en octobre dernier. Cette année, huit conseillers nationaux de différents partis étaient dépêchés à Athènes. Leur objectif était d’examiner la situation économique du pays, les conséquences de l’initiative «la Ceinture et la Route» sur place, mais également de prendre le pouls des questions migratoires, la Grèce étant aussi l’une des portes d’entrée des migrants en Europe. Au menu des élus: visite du port du Pirée, rencontre avec des entreprises, dont Novartis Grèce, au cœur d’un grand scandale de corruption, et visite de camps de réfugiés. Fabian Molina, conseiller national socialiste de Zurich, était du voyage. Entretien.


Vous avez visité le port du Pirée, à Athènes. Sa privatisation et sa vente en 2016 au géant maritime chinois Cosco ouvrent un point stratégique aux nouvelles routes de la soie et à l’arrivée des marchandises chinoises en Europe. Cette privatisation, combattue à l’époque par les syndicats grecs, était-elle une bonne chose?

Même s’il n’était pas acquis à cette décision, le Gouvernement grec la défend, d’autant qu’elle est limitée dans le temps, soit jusqu’en 2051. Cette privatisation a été effectuée dans une situation très difficile, sous la pression de la Troïka – Commission européenne, Banque centrale et FMI – qui exigeait le remboursement de la dette. La Chine était le seul investisseur prêt à racheter le Pirée. Maintenant, l’Union européenne (UE) fait pression sur le Gouvernement grec pour dire que ce n’est pas correct de collaborer avec la Chine... C’est une politique contradictoire. Je pense que l’UE a réalisé que cela avait été une erreur de pousser la Grèce dans cette situation.

Nous avons rencontré les responsables de Cosco. Ils ont été incapables de nous renseigner sur les structures de propriété ou les décisions stratégiques chinoises. Ils ne voulaient rien dire ou n’étaient pas compétents pour le faire. C’est évident, les investisseurs sont à Pékin. Et la stratégie de la Chine est claire. Le port du Pirée est un point central. On est très vite en Inde et en Chine, ainsi qu’au Moyen-Orient et en Afrique. On comprend pourquoi la Grèce a eu une telle importance dans l’Antiquité.

La Chine a-t-elle une influence sur le Gouvernement grec?

Les Grecs ont toujours dit que les Chinois n’influençaient pas la politique grecque. Cependant, nous avons entendu que, lors d’une grève des dockers, les Chinois étaient intervenus pour demander aux autorités portuaires de la faire cesser…

Quelle est la position de la Suisse face à ces nouvelles routes de la soie?

Le problème est que la Suisse n’a aucune stratégie vis-à-vis de la Chine en général. Lors de sa visite à Pékin en avril, le président Ueli Maurer a signé un protocole d’accord en vue de développer une collaboration pour le financement de projets en Asie centrale, sur la route de la soie. Cela avec des investissements des banques suisses et des assureurs. C’est de notre argent qu’il s’agit! C’est très problématique.

Quel est votre sentiment sur la stratégie de la Chine et que devrait faire la Suisse?

La Chine essaie de renforcer son pouvoir au niveau mondial, ce qui est légitime vu que c’est un grand pays. Mais on constate qu’elle ne se fonde pas sur les mêmes règles internationales que nous, en matière des droits de l’homme ou de standards environnementaux. L’exemple du Pirée montre que l’on perd vite le contrôle si l’on n’a pas une stratégie claire. La plupart des pays participant à la route de la soie l’ont fait sous pression. J’appelle à ce que la Suisse développe une stratégie cohérente avec la République populaire de Chine. J’ai déposé une motion dans ce sens en décembre dernier. Elle a été acceptée par le Conseil fédéral, et le Parlement en débattra probablement en fin d’année.

Vous avez également visité des entreprises, dont Novartis Hellas, filiale grecque de la multinationale suisse. Novartis Hellas est au cœur d’un immense scandale de corruption ayant favorisé la prescription de ses médicaments, mais également la fixation des prix en Grèce, ces derniers influençant les prix ailleurs en Europe. Cette corruption a fait perdre des milliards d’euros à la Grèce. Que retirez-vous de cette rencontre?

Nous n’avons eu que la vision de la directrice de Novartis Hellas, et pas celle des autorités ni d’ONG s’occupant de la question, ce qui est problématique pour une commission parlementaire comme la nôtre. Mais les déclarations de la CEO étaient très intéressantes. Elle nous a expliqué que Novartis Hellas n’avait rien fait de criminel, que l’Etat grec n’avait pas, jusque-là, porté plainte contre la société et que ce sont des personnes qui ont commis des fautes, pas l’entreprise. Au niveau juridique, il s’agit d’une affaire interne à la Grèce, la justice suisse ne peut pas intervenir. Et je doute qu’elle serait utile si elle était saisie…

«Il n’y a pas de crise migratoire, mais un problème de solidarité au sein de l’Europe»

Votre voyage vous a aussi permis d’aborder les questions liées à la migration. Outre un camp de réfugiés près d’Athènes, vous avez visité le camp de Tara Tepe et le centre d’accueil et d’identification de Moria sur l’île de Lesbos. Qu’avez-vous pu constater?

Le camp de Tara Tepe est un camp modèle, c’est très positif. A Moria, où je m’étais rendu en octobre 2018, la situation s’est améliorée mais n’est pas optimale. A l’époque, c’était très dur. Il y avait 9000 réfugiés qui s’entassaient dans le camp. Aujourd’hui, ils sont 4500. Il y a beaucoup moins d’arrivées, les migrants passent plutôt par Samos ou par voie terrestre. A Lesbos, l’automne passé, un bateau accostait chaque jour. Maintenant, il en arrive un toutes les deux ou trois semaines. Par contre, si la migration reprend, ce sera pareil à l’année dernière. Cela dépend beaucoup de la politique d’Erdogan, qui est responsable, selon l’accord avec l’Union européenne, de fermer la frontière et qui joue avec cette carte. Trois millions de réfugiés sont actuellement retenus en Turquie.

Cet accord est en lui-même problématique…

J’ai toujours été contre l’accord avec la Turquie, qui ne résout aucun problème. Mais aujourd’hui, il y a une réalité. Nous devons réfléchir à ce que nous pouvons faire dans la situation dans laquelle nous sommes.

La Suisse est-elle active auprès des migrants en Grèce?

La Suisse a apporté à plusieurs reprises son soutien au Gouvernement grec. Il y a des projets de la Direction du développement et de la coopération à Lesbos et à Athènes. Nous avons aussi accueilli, il y a deux ans, 3000 réfugiés dans le cadre du programme de relocalisation de l’Union européenne. Les autorités grecques que nous avons rencontrées sont reconnaissantes de ce que la Suisse a fait par le passé. Et le gouvernement Syriza s’est aussi beaucoup engagé pour les réfugiés, il y a très peu de xénophobie dans les régions touchées.

Aujourd’hui, nous ne sommes pas confrontés à une crise migratoire, mais à un problème de solidarité au sein de l’Union européenne. Au lieu de répartir plus justement les migrants entre les pays, l’accent a été mis sur le renforcement de la forteresse européenne. Avec par exemple, comme à Malte ou en Italie, la criminalisation des ONG qui aident les réfugiés en mer.

Qu’envisage la Commission des affaires extérieures à la suite de ce voyage?

Nous allons rediscuter, probablement en août, de ce que nous avons vu sur place et des possibilités d’en faire davantage. Simonetta Sommaruga a toujours soutenu la politique européenne en matière d’asile. On ne sait pas comment Karin Keller-Sutter voit les choses. Pour ma part, j’ai proposé de demander au Conseil fédéral d’appuyer l’idée du Parlement européen de créer un visa humanitaire permettant aux personnes persécutées de venir déposer une demande de protection en Europe.