Aller au contenu principal
Menu

Thèmes

Rubriques

abonnement

«La prison devrait être axée vers la sortie»

Ouvrier agricole dans un champ
© Olivier Vogelsang/image d'illustration

Les deux plus grandes exploitations agricoles de Suisse se trouvent à l'intérieur de prisons.

Lausanne accueille, les 25 et 26 septembre, le Forum critique du carcéral. L’occasion de repenser notre vision de la prison, un endroit où les détenus sont aussi des travailleurs.

Vos légumes, votre plaque d’immatriculation ou les cartons dans lesquels vous recevez vos colis ont peut-être été produits par un détenu. Si la prison peut sembler coupée du monde, elle est en réalité bien intégrée au reste de la société. Inès Marthaler, qui vient de terminer un travail de Master portant sur la question du travail en détention, a pu l’observer. Elle s’est penchée sur le cas des Etablissements de Bellechasse, dans le canton de Fribourg et a découvert un monde qu’elle ne soupçonnait pas.

Inès Marthaler, pourquoi avoir choisi ce sujet d’étude?
Le travail qu’on ne voit pas m’a toujours intéressée. Hors de l’emploi, il y a beaucoup de travail non reconnu, comme celui effectué dans le cadre domestique. L’idée est partie de là, et j’ai pu m’entretenir avec cinq personnes détenues et quatre personnes salariées des Etablissements de Bellechasse.

Et alors, qui travaille dans les prisons suisses?
Peu de gens le savent, mais en Suisse, la règle, c’est que tout le monde travaille. C’est obligatoire pour tous les détenus condamnés, sauf exception médicale. 

Quel est le travail effectué par les détenus?
Là aussi, j’ai découvert une réalité à laquelle je ne m’attendais pas. Les deux plus grandes exploitations agricoles de Suisse sont des prisons. Bellechasse est justement la deuxième exploitation du pays. Mais il y a aussi d’autres postes: à Fribourg, les plaques d’immatriculation sont fabriquées par des détenus. Ils produisent aussi des boîtes en carton ou d’autres marchandises en atelier, qui sont ensuite achetées par des acteurs privés. Enfin, il y a le travail d’intendance interne: cuisine, nettoyage, lessive, etc.

Certaines tâches sont-elles plus valorisées que d’autres au sein de la prison?
Ce qui ressort de mes entretiens, c’est que le travail en extérieur est le plus apprécié, mais aussi le plus difficile à obtenir. Il faut montrer qu’on respecte l’autorité. Le travail d’intendance laisse une certaine liberté d’action aux détenus et ils peuvent donner du sens à cette tâche. Le travail le plus aliénant est celui effectué en atelier. Plier des boîtes en carton toute la journée, c’est très répétitif. Se retrouver à ces postes est d’ailleurs parfois perçu comme une punition par les personnes détenues.

«Pour le Canton de Fribourg ou pour les entreprises qui bénéficient du travail quasiment gratuit des détenus, ce système est très positif, c’est sûr!»
Inès Marthaler

A quoi sert le travail en prison?
Officiellement, le travail des détenus est considéré comme une occupation, pas comme un emploi. Ce qui implique d’ailleurs qu’il n’y a pas de droit du travail en prison pour les détenus. Ces activités permettent de rythmer la vie du détenu qui, sinon, est enfermé vingt-trois heures sur vingt-quatre dans sa cellule. Mais elles permettent aussi d’obtenir une rémunération. Plus on travaille de jours, plus on est rémunéré.

Ça paie bien, détenu?
Non, évidemment. La rémunération est fixée à 33 francs par jour, dont 8 sont retenus par la prison. Donc en pratique, les détenus touchent 25 francs par jour. Sur cette somme, 65% sont à leur disposition. Ils peuvent utiliser cet argent pour se payer de la nourriture, des cigarettes ou leur lessive. Le reste de leur salaire est alloué à un compte bloqué qu’ils toucheront à leur sortie et à un compte réservé qui permet notamment de payer leurs avocats et d’autres frais liés à leur dossier.

Comment les détenus jugent-ils leurs conditions de travail?
Ça dépend des cas. Certains sont heureux des activités proposées, qui permettent de lutter contre l’isolement carcéral. Ils peuvent aussi obtenir de la reconnaissance en travaillant. Mais il y a également des personnes qui préféreraient ne pas travailler. Des détenus qui ont déjà une formation et un emploi qui les attend à la fin de leur peine ne voient pas l’intérêt d’aller plier des boîtes entre 20 et 40 heures par semaine. Ils préféreraient lire et faire du sport dans leur cellule.

Après votre enquête, quel regard portez-vous sur le travail en prison?
Pour le Canton de Fribourg ou pour les entreprises qui bénéficient du travail quasiment gratuit des détenus, ce système est très positif, c’est sûr! Mais personnellement, je trouve qu’il ne résout rien. On exploite les détenus, sans les former. En prison, ce n’est pas leur intérêt qui passe en premier. Du coup, quand ils sortent, nombreux sont ceux à ne pas avoir assez d’argent pour se réinsérer socialement et économiquement. Il faudrait traiter le problème à la racine en offrant une vie et une rémunération digne aux travailleurs, sans couper dans les services publics qui bénéficient aux plus précaires. Mais même sans tout révolutionner, à l’heure actuelle, la prison devrait, selon moi, être beaucoup plus axée vers la sortie, par exemple en développant la formation. On doit faire en sorte que tous ces mois passés en prison ne correspondent pas simplement à du temps perdu pour les détenus.

Forum critique du carcéral: Lausanne, Unil et Pôle Sud, les 25 et 26 septembre. 

Sortir de prison… et y retourner

Selon l’OFS, 46,1% des personnes libérées d’une exécution de peine en 2019 ont de nouveau commis un crime ou un délit dans les trois années suivant leur libération. Près de 20% retournent même en prison dans ce laps de temps. Ces résultats sont stables d’année en année et amènent à se questionner sur l’efficacité de la prison pour dissuader les détenus de transgresser la loi. Ce d’autant plus que ces chiffres ne prennent en compte que les trois années suivant la libération. Le taux de réincarcération est forcément plus haut si on considère une période suivant la libération plus longue.

Pour aller plus loin

Les armoires électriques sous les projecteurs

Coauteur d’«ElectriCity», Pascal Jaquet, qui signe ses propres graffitis d’un petit sapin, a été un adolescent rebelle. Le graffeur et illustrateur accompagne, depuis quinze ans, des jeunes dans ce projet artistique au cœur de la ville.

Depuis quinze ans, les préapprentis du Centre d’orientation de formation professionnelle colorent les armoires électriques de la Ville de Lausanne. Un livre met en lumière ce projet

Le Tribunal fédéral donne raison aux activistes de «Block Friday»

© Neil Labrador

Quatre ans après l’action de désobéissance civile devant un centre commercial de Fribourg, sept activistes climatiques sont définitivement acquittés par le Tribunal fédéral (TF).

Contrer la surconsommation du Black Friday

La semaine dernière, plusieurs actions ont été menées un peu partout en Suisse pour dénoncer le Black Friday. Parmi elles, notons qu’une pétition, toujours en cours de signature, a...

Personnel de maison: financièrement à l’aise, mais totalement soumis

Dans son ouvrage «Servir les riches», la sociologue Alizée Delpierre dresse un magnifique portrait du personnel de maison en France, généralement bien situé financièrement mais sous le joug de l'employeur