Aller au contenu principal
Menu

Thèmes

Rubriques

abonnement

«La photo, c’est une pensée»

Mario Del Curto
@ Olivier Vogelsang

Mario Del Curto se sert de la photographie, qu’il qualifie de vitale, pour transmettre son regard sur le monde.
 

Photographe au long cours, Mario Del Curto se passionne pour les sujets hors du commun, fasciné par la biodiversité humaine comme environnementale. Un regard engagé.

L’œuvre est éclectique, mais marquée par une constante: une passion pour les parcours hors du commun et la singularité. Depuis plus de cinquante ans, Mario Del Curto promène son objectif sur le réel et ses marges. Traque l’originalité et la biodiversité du monde, qu’elle se décline dans ses êtres ou une nature inspirante. Immortalise, ici comme aux quatre coins de la Terre, des destinées atypiques. Les réfugiés, les saisonniers, les SDF, les auteurs d’art brut, les jardins utopiques ou les étrangetés du monde végétal nourrissent ses images et ses réflexions. Sans se départir d’un souci d’esthétique. Une quête que Mario Del Curto qualifie de plutôt instinctive, inconsciente, à laquelle participe le hasard. «On est souvent appelé, mais il s’agit de créer les conditions pour que ça arrive, se montrer disponible, repousser ses limites», précise le créatif de 71 ans qui, s’il a aussi choisi des sujets assurant sa subsistance, s’est toujours engagé avec la même intensité et exigence. «Une photo réussie est une image jamais vue. Si on en compte vingt dans une existence, on est un grand photographe», affirme, avec l’humilité qui le caractérise, cet indépendant ayant toujours refusé d’être salarié. «Ce n’est pas dans mon ADN.» Marié et père de deux grands enfants, Mario Del Curto s’est aussi accommodé d’exigences réduites. «Je n’ai jamais été prisonnier de trop de confort», indique celui qui compte une douzaine de livres à son actif, bon nombre d’images exposées dans des musées internationaux et des galeries, ainsi que des documentaires. Une œuvre étoffée, révélatrice de son talent.

Question de regard
La photo, l’homme l’a apprise en autodidacte – «Quand on veut, on peut» – et auprès de pairs qualifiés, délaissant tôt les études. «Je m’ennuyais au collège, rester assis était une torture», raconte le passionné qui, adolescent, subtilisait la caméra de son père pour croquer des scènes du quotidien. A la vingtaine, il hésite, au contact du réalisateur Francis Reusser, à se tourner vers le cinéma. Mais opte finalement pour la simplicité de la photographie, même s’il restera proche du septième art. «Mon activité n’exige qu’un boîtier et avoir l’œil. Le regard s’avère plus complexe à développer que la technique. L’aiguiser passe par l’expérience de l’observation.»
Mario Del Curto entame son parcours en immortalisant des mouvements sociaux. Cet Italien d’origine, fils d’ouvriers, a le cœur bien accroché à gauche. Et l’envie et le besoin de raconter le monde comme il le ressent. De le décrypter et de témoigner de sa classe sociale. Européen du Sud comme il se définit lui-même, il a aussi, gamin, été confronté aux discriminations et préjugés et porte la mémoire d’une immigration qu’il narre à travers son objectif. S’il a pu souffrir de dérives xénophobes, elles lui ont, affirme-t-il, donné de la force. Le photographe engagé – qui dénonce aujourd’hui, entre autres, l’ethnocentrisme occidental, la manipulation de l’information ou encore la montée du fascisme– travaille alors essentiellement pour des magazines et différentes revues partisanes, dont Lutte ouvrière.

La séduction de la liberté
«Pas de collaboration avec la presse quotidienne à l’exception d’images de manifestations. J’ai toujours eu besoin de prendre du temps. Avant la prise de vue et après. La photo, c’est une pensée.» Une posture qui, dans ce sens, ne lui fait redouter ni la concurrence des clichés pris avec des téléphones ni celle de l’IA qui signe, pour lui, «la fin de l’humanité, la consanguinité». «Cet outil peut-être néanmoins utile», nuance le septuagénaire qui aura par ailleurs œuvré une trentaine d’années pour le Théâtre de Vidy, à Lausanne, suivant danseurs et comédiens. «J’ai particulièrement apprécié ce mandat pour la richesse des rencontres. Ces décennies ont contribué à éroder mon inculture.» 
Parallèlement, l’indépendant se découvre un amour pour l’art brut occupant une large place dans sa carrière. «Ce qui m’a séduit? La liberté des œuvres et la sincérité de leurs auteurs. Des artistes très touchants, d’une grande inventivité mais aussi en souffrance», souligne le photographe, qui va parcourir le globe à leur recherche, réalisant plusieurs albums composés de portraits et de créations. 

Champignons immortalisés
Fasciné par la biodiversité humaine, Mario Del Curto l’est aussi par celle végétale. Une variété de champignons, «dégradateurs de carbone et aux vertus médicinales», qui poussent sur des troncs, capte en particulier son regard. «C’est une population des forêts marginale comme les SDF ou les réfugiés...» précise cet habitant de Sergey, en terre vaudoise, qui collabore en outre avec une mycologue et immortalise également des spécimens jouant un rôle majeur dans les écosystèmes. «Mon but? Sensibiliser le public à la complexité du vivant, pour qu’on se montre moins assassin avec la nature», note ce pessimiste. Un trait de personnalité jugé propice à l’action. «Il me donne l’énergie d’agir. L’optimisme endort.»
L’intérêt de Mario Del Curto pour l’environnement va encore s’exprimer dans le travail au long cours qu’il réalise sur l’Institut Vavilov, à Saint-Pétersbourg. Cette extraordinaire banque de graines, composée de dizaines de milliers de variétés végétales dont de nombreuses uniques au monde, a conduit Mario Del Curto à effectuer une douzaine de voyages en Russie. Autant de séjours consacrés à photographier ce riche microcosme. «Une révélation! Il s’agit de la plus grande réserve de semences de la Terre, capitale pour la survie de l’humanité. Un trésor menacé par l’appétit de promoteurs immobiliers», s’inquiète le bourlingueur, insistant encore sur le savoir et l’utopie de ces scientifiques entièrement dévoués à ce projet bien que très mal payés. Son utopie à lui passe par la création d’un Parti du bien commun qui protégerait les rivières, les forêts, les êtres, les minorités... Un idéal humaniste et écologiste que l’on ressent dans les images de ce photographe hors pair, contribuant indubitablement à leur force comme à leur beauté.