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«La manifestation n’est pas une tolérance octroyée par l’État: c’est une liberté fondamentale.»

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© Olivier Vogelsang

Plus de 30000 personnes ont manifesté le 14 juin à Genève contre les politiques mortifères du G7.

Après la manifestation No G7, les récriminations à l’encontre des actions policières pleuvent. Le point avec le sociologue Olivier Filleule.

«Malgré une mobilisation historique, nous dénonçons la répression constante de nos mouvements sociaux ainsi que les tentatives de dissuasion qui ont pris de multiples formes.» Les collectifs romands de la Grève féministe s’insurgent, dans un communiqué publié le 23 juin, face au «climat de peur et de méfiance», «criminalisant nos luttes». Ils résument les revendications de la coalition No G7, dont des syndicats, et font écho aux plaintes déposées pour violences policières. 

Le sociologue Olivier Fillieule, professeur de sociologie à l’Institut d’études politiques de l’UNIL et directeur de recherche au CNRS, revient sur la manifestation en sa qualité de spécialiste des mouvements sociaux et du maintien de l’ordre. Il a notamment étudié les mouvements altermondialistes et dans ce cadre mené une enquête lors du G8 de 2003 à Evian. Il est l’auteur avec Fabien jobard de Politiques du désordre (2022), qui analyse la brutalisation du maintien de l’ordre en France. Il a répondu par écrit à nos questions.

Comment avez-vous vécu la manifestation No G7?

J’y ai participé comme observateur. J’ai suivi l’ensemble du défilé, avec une attention particulière au dispositif policier, aux mouvements de foule et aux moments de bascule. Ce qui m’a frappé, c’est l’écart entre l’atmosphère générale de la manifestation, très largement pacifique, et l’imaginaire de menace qui avait été construit en amont. Il y avait bien sûr un bloc anticapitaliste, et en son sein de petits groupes qui cherchaient déprédations et affrontement avec les forces de l’ordre. Mais on était très loin des scénarios de chaos annoncés. C’est précisément ce contraste qui me paraît central.

Dans Le Courrier, le 4 juin, vous parliez d’une prophétie sécuritaire autoréalisatrice et de l’importance de la communication. C’est bien ce qui est arrivé?

Oui, assez largement. Les autorités annoncent un danger majeur, on déploie un dispositif exceptionnel, ce dispositif produit lui-même des perturbations et un climat de tension, puis on interprète les incidents comme la preuve que le dispositif était nécessaire. Si les troubles sont importants, on dira que l’on avait raison de s’inquiéter. S’ils sont limités, on dira que c’est grâce au dispositif. Dans les deux cas, le récit sécuritaire sort gagnant.

Ce qui s’est passé le 14 juin correspond largement à ce schéma. On annonçait jusqu’à 50000 manifestants et 800 à 1000 protestataires potentiellement violents. On a eu un peu plus de 30000 personnes, un bloc anticapitaliste de quelques centaines de personnes, et deux petits groupes de quinze à vingt individus commettant l’essentiel des déprédations. Mais l’image finale, celle de la nasse, permet de rétablir rétrospectivement l’ampleur de la menace. Plusieurs centaines de personnes retenues donnent visuellement consistance à un danger que les faits observés ne suffisaient pas vraiment à établir.

Quel regard portez-vous sur les actions de la police?

Il faut distinguer plusieurs moments. Dans la première partie du cortège, la police pratique une forme de désescalade. Elle reste hors champ, à distance, endure des jets de projectiles et évite d’intervenir dans une foule dense. Ce choix a probablement évité des affrontements plus graves.

Mais la suite change complètement de registre. Bientôt, l’on passe à des nappes de gaz, à des tirs depuis plusieurs directions, aux canons à eau, au sectionnement du cortège et à la dissolution. À ce moment-là, on bascule du maintien de l’ordre à son rétablissement. La manifestation cesse d’être traitée comme l’exercice d’une liberté publique, certes conflictuelle, pour être requalifiée en situation d’émeute.

Quant aux tirs de gaz vers des tronçons familiaux, aux balles en caoutchouc ou aux violences individuelles alléguées, il faudra des enquêtes précises. Mais politiquement, le problème est déjà là: quand un dispositif touche indistinctement des manifestants pacifiques, des familles, des organisateurs et des personnes sans lien avec les dégradations, on ne peut plus parler seulement de ciblage des fauteurs de troubles.

Nasser autant de personnes sans distinction et si longtemps relève-t-il du non-droit?

Il n’existe pas de législation fédérale ou cantonale sur la pratique de la nasse. Le droit genevois autorise la police à employer des moyens adéquats et proportionnés pour rétablir l’ordre et identifier les fauteurs de troubles. Mais cela ne revient pas à transformer plusieurs centaines de personnes en suspects par simple voisinage. La Cour européenne des droits de l’homme a rappelé, notamment dans l’arrêt Arnold et Marthaler c. Suisse, qu’une privation de liberté prolongée doit être justifiée, nécessaire et individualisée.

Les questions décisives sont donc simples: qui a décidé la nasse? À quel moment? Quelles sommations ont été données? Étaient-elles audibles? Quelles sorties étaient ouvertes? Combien de temps les personnes ont-elles été retenues? Ont-elles eu accès à l’eau, aux toilettes, à des informations claires? Sur quels indices individualisés reposaient les contrôles? Si ces réponses ne sont pas solides, la «judiciarisation» ressemble moins à un objectif qu’à un habillage.

Y avait-il une stratégie policière prête à nasser dès le départ?

Je serais prudent. Rien ne permet d’affirmer que la décision de nasser ait été prise avant le départ du cortège. En revanche, il est clair que le dispositif rendait cette option possible. Le choix du point d’arrivée, la maîtrise des accès, le positionnement progressif des unités: tout cela permettait un encerclement rapide.

La vraie question est donc: quand l’option devient-elle instruction? Était-elle seulement prévue comme possibilité opérationnelle? A-t-elle été activée au moment de la dissolution? Ou après, lorsque les autorités ont estimé que des casseurs s’étaient mêlés aux personnes présentes dans le parc? C’est une question centrale, et seul un accès à l’ordre d’engagement, aux PV des échanges radios permettrait d’y répondre.

Les organisateurs dénoncent aussi le fait que leurs revendications ont été peu relayées par les médias. Comment voyez-vous le rôle de ces derniers? Ont-ils alimenté la peur des dégâts de 2003?

Oui, en partie. Les médias n’ont pas inventé le cadrage sécuritaire, mais ils l’ont largement relayé. Le spectre de 2003 a servi de matrice narrative. On attendait les casseurs, les dégâts, les affrontements, la comparaison historique. Dans ce cadre, les revendications du mouvement passent au second plan.

C’est un problème classique. Avant la manifestation, on parle du risque de violence. Pendant, on guette les incidents. Après, on commente les dégâts et la réponse policière. Les causes défendues, les discours annulés, les mots d’ordre, les critiques du G7 disparaissent derrière la dramaturgie de l’ordre public. Une Tesla brûlée devient plus visible que trente mille personnes dans la rue.

Que représentent pour vous le black bloc? Peut-il être instrumentalisé par la police? Les mouvements de gauche devraient-ils davantage s’en désolidariser?

Il faut éviter deux simplifications. La première consisterait à dire que le black bloc serait extérieur à toute dynamique politique. Ce n’est pas vrai: il s’inscrit dans une histoire militante, dans des pratiques d’affrontement et dans une critique radicale de l’État et du capitalisme. La seconde consisterait à faire de quelques groupes mobiles l’essence de toute la manifestation. C’est exactement ce qui s’est produit dans le récit sécuritaire.

Peuvent-ils être instrumentalisés? Oui, objectivement. Leur présence offre au pouvoir une ressource narrative très puissante. Quelques dégradations suffisent à requalifier l’ensemble d’un cortège, à justifier un durcissement policier et à marginaliser les revendications. Cela ne signifie pas qu’ils soient manipulés par la police. Cela signifie que leurs actions peuvent être politiquement captées par elle.

Quant aux mouvements de gauche, ils ont intérêt à clarifier leur position. Mais la «désolidarisation» rituelle a aussi ses limites: elle peut nourrir la division et reprendre le vocabulaire policier. Le vrai enjeu est de construire des stratégies de manifestation qui empêchent que quelques dizaines de personnes décident, de fait, de la lisibilité politique de dizaines de milliers d’autres.

La communication de la police parle de 600 black blocs, alors qu’ils n’auraient été qu’une petite centaine selon des manifestants.

Il faut distinguer. Le bloc anticapitaliste pouvait compter 400 à 600 personnes selon les moments. Mais cela ne signifie pas que 600 personnes aient commis des déprédations. Ce que l’on observe, ce sont plutôt deux petits groupes d’une quinzaine ou d’une vingtaine de personnes circulant dans cet ensemble plus large.

L’enjeu est là: par glissements successifs, les auteurs visibles des dégradations se confondent avec le bloc anticapitaliste; le bloc devient «black bloc»; puis les personnes retenues dans la nasse deviennent la population suspecte. C’est une inflation des catégories. Elle permet de faire passer quelques dizaines d’acteurs effectifs pour plusieurs centaines de menaces potentielles.

Que pensez-vous de l’appel à la démission de Carole-Anne Kast et d’Olivier Jornot?

Je comprends politiquement cet appel, parce que la nasse a été vécue comme une punition collective et parce que les justifications données jusqu’ici sont insuffisantes. Mais, à mes yeux, la priorité immédiate est d’établir les responsabilités. Qui décide? Qui valide? Qui commande? Quel rôle joue l’autorité politique? Quel rôle joue le Ministère public? Quels ordres sont donnés et à quel moment?

Demander des démissions fait partie du jeu politique. Mais cela ne doit pas remplacer l’exigence d’une enquête complète, indépendante et documentée. Sans cela, on aura une polémique de plus, et non une clarification démocratique.

XR familles dénonce le climat de peur instauré par les autorités, les gaz lacrymogènes en direction des enfants et demande des excuses…

La demande d’excuses me paraît compréhensible. Si des familles, des enfants ou des personnes sans lien avec les affrontements ont été exposés aux gaz, retenus ou mis en danger, il ne suffit pas de répondre que l’objectif général était le maintien de l’ordre. Le maintien de l’ordre doit justement protéger les personnes qui exercent pacifiquement leur liberté de manifester.

La manifestation n’est pas une tolérance octroyée par l’État: c’est une liberté fondamentale. Elle est par nature bruyante, désagréable, conflictuelle. C’est précisément pourquoi elle est démocratiquement indispensable. Si chaque grande manifestation est traitée comme un problème de sécurité avant d’être reconnue comme une expression politique, alors on change silencieusement de régime. On continue de proclamer le droit de manifester, mais on en rend l’exercice si coûteux que beaucoup renoncent. C’est cela, à terme, le vrai danger.

 

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