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«Je suis un drogué à la nature»

Antoine Lavorel en affût dans une forêt.
© Thierry Porchet

Antoine Lavorel passe des heures à observer la nature et confie se laisser aussi bien séduire par le manège d’une modeste fourmi que par le mythique lynx.

Photographe et vidéaste animalier, Antoine Lavorel a participé à la réalisation du dernier film de Vincent Munier, Le chant des forêts. Une ode à la nature, source d’émerveillement quotidien du Vaudois.

Rien ne rend plus heureux Antoine Lavorel qu’une vie menée en extérieur, au rythme du sauvage. Une existence faite d’affûts et de bivouacs, de patience et de solitude, d’observations et d’écoutes. Avec l’espoir d’apercevoir la truffe bariolée d’un blaireau, l’élégante et furtive silhouette d’un lynx ou la majestuosité d’un faucon pèlerin. Et d’immortaliser, caméra au poing, l’enchanteresse scène. Cette chasse soutenue aux images pour courtiser la chance se déroule tous sens en éveil, à l’aube ou au crépuscule. «Ce sont les seuls moments où s’entrecroisent les mondes des humains et des bêtes. Nous ne leur avons laissé de place que la nuit», soupire le Vaudois de 22 ans, comparant la vision d’un animal à une parenthèse magique. Une incursion dans un espace parallèle dont il prend souvent toute la mesure dans un second temps. En digérant ce moment «incroyable» qui le pousse à passer le plus de temps possible dehors dans l’espoir de le voir se répéter.

Changements notoires
«Si je ne vais pas régulièrement dormir à la belle étoile, ça tourne moins bien dans ma tête. Etre réveillé par le soleil, entendre les animaux... me fait un bien fou. Je suis un drogué à la nature», confie Antoine Lavorel, cheveux en broussaille et regard rêveur, qui s’est donné pour mission de rendre compte de sa beauté. Et de l’impérative nécessité de la protéger. Le photographe mise sur ses magnifiques images et vidéos diffusées sur les réseaux sociaux pour sensibiliser l’opinion publique à la nécessité de préserver ce monde. Car, en dépit de sa jeunesse, le talentueux passionné a déjà assisté à des changements notoires. Les populations de bouvreuils admirés adolescent ont drastiquement diminué. Les sécheresses estivales ont eu raison des viornes obiers. Le nombre de merles qui se régalaient de pommes du verger, de grives, d’étourneaux se révèle en chute libre... Mais pas question de se laisser gagner par l’écoanxiété, «qui inhibe la volonté de se battre et paralyse les actions». «Cette situation m’affecte. Mais je me prémunis en gardant le contact avec le sauvage, en témoignant et en faisant ma part», réagit le photographe, soulignant aussi les bonnes nouvelles, comme le retour du lynx ou de la chevêchette. Et l’homme, d’une nature assez optimiste, présentant, dans ses vidéos, les bons gestes propres à favoriser la biodiversité. D’autant plus si l’on dispose d’un bout de terre.

Le jardin, terrain d’observation
Choix de plantes et d’arbres varié, installation de nichoirs, creusement de mares propres à attirer les grenouilles... «On peut avoir un véritable impact sur un petit terrain en en devenant le gardien. Et la vie revient», s’enthousiasme Antoine Laborel. Et de citer en exemple le jardin de ses parents résidant à L’Abergement, dans la campagne vaudoise, et attirant en cette journée tempérée de décembre nombre de mésanges, occupant vergers et mangeoire. «Mes parents, biologistes, m’ont ouvert les yeux et initié avec douceur. Enfant, j’attrapais les tritons dans l’étang. J’observais les libellules et les oiseaux à l’aide de jumelles reçues à l’âge de 6 ans. Et qui me faisaient un peu mal à la tête. Je consignais des informations dans un petit carnet. J’ai commencé par guetter les blaireaux. Avant de me tourner, dans le bois voisin, vers les chevreuils, mon appareil de photo à la main.» Un souvenir qui dessine un sourire. «J’étais alors mauvais en approche et en camouflage. Mais les animaux, à force, se sont habitués à ma présence. A 12 ans, j’inaugurais ma première tente d’affût.» Le chemin esquissé se confirme. Sous le charme, le naturaliste et photographe en herbe rêve d’en faire un métier. Et son tempérament, posé, s’accorde bien aux impératifs de la voie choisie.

Expérience géniale
Antoine Lavorel suit l’école d’arts appliqués de Vevey. Et, durant les vacances d’automne 2020, tente un coup de poker: envisageant de se rendre à vélo dans les Vosges, il écrit au photographe français Vincent Munier. «Comme de nombreuses personnes, j’étais fasciné par son travail. Je l’ai sollicité sans trop y croire. Contre toute attente, il m’a accueilli une semaine durant», relate le jeune homme, se souvenant encore de sa crainte de toquer à sa porte... «Mais on s’est bien entendu. Nous sommes allés ensemble sur le terrain en quête d’indices de gélinottes.» Un an plus tard, le Vaudois part de nouveau en petite reine rejoindre son mentor pour un stage de cinq mois. «C’est un homme très humble, accessible. Il m’a proposé en 2023 de travailler comme caméraman chef opérateur pour son film», raconte l’ancien élève, qui garde de cette expérience toute une gamme d’émotions, passant des fous rires à des moments plus difficiles. «C’était génial», assure celui qui a repris le cours de ses activités, entre expositions de photos, vidéos et conférences.

Croissance insensée
Fasciné par toutes les espèces, Antoine Lavorel n’en a aucune de préférée. Et confie se laisser aussi bien séduire par le manège d’une modeste fourmi que par le mythique lynx. Alors que le son qu’il apprécie le plus se conjugue avec le chant du grand corbeau. «Dans le froid, dans la brume, son cri perce, magique. C’est le gardien de la forêt, l’œil du Jura», image le photographe, des étoiles dans les yeux. Et l’homme de déplorer la coupure trop souvent opérée avec la faune sauvage, des décisions politiques en matière de nature absurdes, et un système capitaliste catastrophique. «Dans un monde fini, la croissance infinie n’a aucun sens.» Dans ce contexte, Antoine Lavorel insiste encore sur le fait que nous pouvons tous, à notre niveau, nous rendre utiles à la cause environnementale. Et appelle chacun à garder sa capacité de s’émerveiller intacte. Lui l’a chevillée au corps. D’ailleurs, questionné sur l’animal qu’il aimerait être, il mentionne une libellule, un papillon ou un cloporte. «Quitte à changer, je serai un insecte. Il perçoit le monde d’une manière tellement différente de la nôtre», s’enthousiasme Antoine Lavorel, inspiré par toutes les facettes du vivant...