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«Je ne pensais plus être une bonne soignante»

manif soins
© Olivier Vogelsang / Archives

Les syndicats s’étaient mobilisés pour l’acceptation de l’initiative sur les soins infirmiers. Si le texte a été adopté en votation populaire en novembre 2021, il n’est toujours pas appliqué.

Des conditions de travail et de vie particulièrement éprouvantes dans un EMS genevois rappellent l’urgence de mettre en application l’initiative pour des soins de qualité. Témoignage.

Fin février, Unia Genève reçoit une lettre anonyme qui dénonce les conditions de travail dans un EMS du canton. Le courrier, probablement écrit par des actuels mais aussi des anciens employés de l’établissement, pointe une dégradation du climat de travail depuis l’arrivée de la nouvelle direction, il y a cinq ans. Il a aussi été adressé aux autres syndicats du canton, à l’Etat et à l’association patronale. «La lettre décrit un turn-over extrême au sein du personnel mais aussi des arrêts de longue durée dus à un épuisement professionnel et psychologique, rapporte Arlette Messi, secrétaire syndicale en charge de la branche. Elle évoque également du copinage, le dénigrement des collègues, un climat de peur imposé par la direction.» Ajoutez à cela une surcharge de travail et vous obtenez des conditions qui ne permettent plus aux employés d’assurer la sécurité des résidents et encore moins une prise en charge de qualité. «Les auteurs de cette lettre veulent alerter sur des pratiques graves qui, je cite,“menacent la mission de service et de santé publique de l’EMS”, résume la syndicaliste, qui ajoute s’être rendue sur place pour évaluer la situation. Les salariés sont tétanisés, ils n’osent pas parler, mais je ne vais pas renoncer.»

Situations gravissimes
Ancienne aide-soignante de cet EMS, Maria a fini par démissionner, car elle ne pouvait plus accepter de travailler dans ces conditions. «Avant l’arrivée du nouveau directeur, l’EMS était un lieu de vie où les résidents étaient au centre et heureux, mais tout a changé. La qualité des repas a été revue à la baisse, tout comme nos conditions de travail.» Personnel en sous-effectif, charge de travail intense, stress, fatigue: la qualité des soins en a pris un coup. «Nous étions deux pour quinze résidents. On n’avait plus le temps d’être à l’écoute, je me sentais impuissante.» Maria se rappelle de situations particulièrement graves: une dame abandonnée sur les toilettes pendant 45 minutes, des petits-déjeuners servis à 11h, des erreurs de médication, sans oublier des accidents de travail assez sérieux. «Je n’étais plus en accord avec ce que l’on me demandait de faire. J’ai été convoquée par le directeur qui m’a demandé d’arrêter de contester les nouvelles règles et de les suivre. Il est vrai que j’avais pour habitude de dire ce que je pensais, ce que je ressentais, il m’arrivait aussi de perdre patience ou de pleurer devant tant d’injustice. J’ai tenu tête à la direction et j’ai préféré prendre la porte pour ne pas, moi aussi, tomber dans un burn-out.» Pour cette aide-soignante aux vingt années d’expérience, qui a désormais retrouvé goût en son métier en montant sa propre entreprise de soins à domicile, la frontière entre bienveillance et maltraitance peut se révéler très fine.

Faire de l’argent
Maria pousse la porte du syndicat à cette époque-là, alors qu’elle est en pleine remise en question. «Je doutais de moi, je pensais ne plus être une bonne soignante. Et puis, j’ai réalisé que je n’étais pas seule, j’ai rencontré des personnes qui vivaient la même chose que moi et j’ai compris que ce n’était pas moi la fautive.» Alors, à qui la faute justement? Pour Maria, c’est une question de management. «L’ancienne directrice, une infirmière à la tête de l’EMS depuis son ouverture, qui a su prouver qu’on pouvait gérer un tel établissement en mettant l’humain au cœur, a été remplacée à son départ à la retraite par un gestionnaire qui n’avait aucune idée de nos métiers. Il est là pour faire du chiffre, et ce sont les résidents qui en paient les conséquences. Il faut remettre du respect pour le personnel et les personnes âgées et se contenter de gérer l’argent, pas vouloir en gagner davantage!»

Respectons la volonté populaire
Pour Arlette Messi, le cas de Maria n’est pas isolé. «On retrouve des situations similaires dans de nombreux EMS à Genève, c’est beaucoup plus fréquent qu’on ne le croit, même si heureusement, certains d’entre eux fonctionnent très bien. Il faut briser la loi du silence, les langues doivent se délier et on appelle les travailleurs et les travailleuses concernés à nous contacter.»

Cinq ans après le vote en faveur de l’initiative sur les soins infirmiers, et une mise en œuvre qui se fait désirer, la secrétaire syndicale s’indigne. «Ça suffit avec les discours! Il est plus que temps de respecter la volonté des travailleurs et la voix des électeurs en mettant enfin en œuvre cette initiative afin d’améliorer vraiment les conditions de travail des soignants.» Et de rappeler qu’Unia invite toujours la population à signer son appel* urgent pour des soins de qualité, qui dénonce un projet d’application insuffisant. 

* L’appel peut être signé ici 

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