«Il y a du profit parce qu’il y a du travail non payé»

« Dans le capitalisme, il y a non seulement conflit entre détenteurs du capital et travailleurs, mais également entre les capitalistes eux-mêmes, avec une concurrence effrénée, qui aboutit aux guerres » relève Xabier Arrizabalo Montoro.
©Neil Labrador

Professeur d’économie à Madrid, Xabier Arrizabalo Montoro décortique dans un livre le système capitaliste afin de mieux le comprendre et se doter d’outils pour le transformer

Professeur d’économie à l’Université Complutense de Madrid, la plus grande université d’Espagne avec quelque 90000 étudiants, Xabier Arrizabalo Montoro était de passage en Suisse au mois de mai pour y donner des conférences sur son ouvrage Capitalisme et économie mondiale, paru en 2014, puis en août 2017 en français. Fondant son analyse sur les bases théoriques du marxisme, il cherche à offrir les éléments permettant non seulement de comprendre le monde dans lequel nous vivons, mais également de chercher à le transformer. L’enseignant est aussi syndicaliste. Il est délégué du syndicat Comisiones obreras (CCOO) à la commission du personnel des enseignants et chercheurs de son université. Une université dont le corps enseignant compte quelque 5000 personnes et autant pour le personnel administratif. Cet établissement a connu ces dix dernières années les affres de l’austérité budgétaire, avec 10% de postes de travail supprimés. Austérité frappant aussi les étudiants qui ont été plus de 100000 à abandonner leurs études en raison du doublement des frais d’immatriculation, de la réduction des bourses d’études et du contexte général du chômage et des bas salaires. Entretien.

 

Dans votre livre, vous expliquez les rouages du système capitaliste et démontrez que ce système court à sa perte. Pourquoi?

Précisons d’abord la problématique. Si nous fixons notre attention sur la jeunesse, elle a aujourd’hui une qualité de vie pire qu’il y a trente ans. Les jeunes n’ont plus les mêmes possibilités de se créer une vie indépendante, avec la nécessité d’un emploi, d’un salaire, d’un logement. Ce n’est pas le produit du hasard ou d’une mauvaise politique économique.

En Grèce, depuis l’éclatement de la crise de 2007-2008, les salaires ont chuté de 40%. Le chômage touche 30% de la population. En Allemagne, première puissance économique d’Europe, 24% de la force ouvrière travaille dans des mini-emplois, avec des salaires de 450 euros par mois, sans protection sociale. Aux USA, les salaires ont chuté de 20% ces vingt dernières années. Comment expliquer cela? Est-ce le néolibéralisme, que certains diabolisent, qui pose problème? Un capitalisme bon, à visage humain, civilisé est-il possible? L’objet de mon étude est de montrer que ce n’est pas possible. Le capitalisme est régi par des lois. Et les lois de l’accumulation du capital conduisent d’une manière inévitable aux problèmes actuels.

La conclusion théorique de Marx est que le capitalisme n’est pas seulement contradictoire, mais que ses contradictions sont à chaque fois plus intenses et plus grandes. Au centre de l’analyse, il y a l’exploitation et la concurrence. L’exploitation n’est pas une question idéologique ou morale, mais une question matérielle, réelle, scientifique. Elle est focalisée dans le fait qu’il est nécessaire de ne pas payer l’entier du travail fourni. Il y a du profit parce qu’il y a du travail non payé. Si toutes les heures de travail mises à réaliser une table étaient payées aux salariés, il n’y aurait pas de profit. Or, le profit, c’est le moteur du capitalisme. Et comme l’a expliqué Marx, ce profit a une tendance à baisser. D’où la nécessité d’accroître l’exploitation.

Il est important de parler de classes sociales et de lutte des classes. C’est une réalité, c’est le constat du conflit existant dans la société entre celui qui vit de son travail et celui qui vit du travail des autres. Dans le capitalisme, il y a non seulement conflit entre détenteurs du capital et travailleurs, mais également entre les capitalistes eux-mêmes, avec une concurrence effrénée, qui aboutit aux guerres.

Vous dites qu’il n’est pas possible de réformer le capitalisme. Pourtant aujourd’hui, on parle de reprise, de croissance, notamment en Europe?

Les intérêts des travailleurs et des capitalistes ne sont pas conciliables. La rhétorique de l’actionnariat ouvrier ou de la doctrine sociale de l’Eglise sont impossibles dans le cadre du système capitaliste. Quant à la crise, nous n’en sommes pas sortis. Il y a eu un ajustement du système. Et l’ajustement, c’est ce que fait le FMI: privatisations, déréglementation, ouverture des marchés, etc. Et cela a un contenu social: les attaques aux conditions de vie et de travail de la classe laborieuse. Dix ans après la crise de 2007-2008, une nouvelle crise se prépare. C’est une fuite en avant.

Le système devrait donc s’effondrer?

Dans les processus sociaux, il n’y a pas d’automatisme. Rosa Luxemburg parlait de l’alternative «socialisme ou barbarie». C’est un bon dilemme pour identifier que la survie du capitalisme conduit à des situations qui empirent, comme en témoigne ce qui se passe en Syrie ou ailleurs. Y a-t-il une alternative? Bien sûr, mais pas dans le cadre du capitalisme.

Ce n’est pas une formule maximaliste, mais une question pratique dont on peut parler dans nos organisations syndicales et politiques: que devons-nous faire? Mon point de vue, c’est qu’il faut défendre les intérêts et les aspirations de la classe laborieuse, et cela sans conditions. Car si nous disons: «Nous devons payer la dette et défendre l’enseignement», la priorité sera de payer la dette...

Guerres, course au profit, atteintes à l’environnement, à la santé, le système est en train de détruire des vies humaines et la planète…

Les problèmes au niveau des ressources naturelles sont le résultat des exigences de l’accumulation du capital et d’une concurrence acharnée dans l’exploitation de la force de travail et de la nature. Comment nous organiser pour combattre ces problèmes? Aujourd’hui, lorsqu’on parle d’écologie, sur la base de revendications légitimes, il y a une usurpation intéressée pour dire qu’il s’agit d’une question citoyenne et non pas d’une question liée à la lutte des classes. Or, le socialisme, et non pas sa caricature stalinienne, inclut la prise en compte des ressources naturelles. Parler de l’éco-socialisme est une redondance mais politiquement, c’est une manière de dévier de la seule issue possible: l’organisation indépendante de la classe exploitée.

Quant aux guerres, ce ne sont pas une mauvaise gestion du système, mais des conflits pour les marchés. La première guerre impérialiste répondait à un besoin de ressources naturelles. Etait-il possible de l’éviter? Du point de vue du système économique, non. Le seul moyen de l’arrêter aurait été l’intervention de la classe ouvrière. Mais en 1914, les directions de ses organisations ont fait alliance avec la bourgeoisie.

Y a-t-il une issue?

J’aboutis à deux conclusions. L’une est économique: le capitalisme n’est pas réformable. Et l’autre est plus politique: je pense qu’il y a une alternative, celle d’une autre manière d’organiser la production sociale. Et dans ce processus, la place des syndicats est décisive.

 

Regard sur les mobilisations en Espagne

 

Les conséquences de la crise de 2007-2008 ont été terribles pour l’Espagne, quelle est la situation aujourd’hui?
De manière très schématique, il y a des exigences très fortes du capitalisme financier, qui intervient à travers le FMI et l’Union européenne, auxquelles le Gouvernement, très faible, ne peut s’opposer et, dans le même temps, il y a des revendications sociales qui n’arrivent pas à s’imposer. Celles des retraités, des femmes ou encore des étudiants, se battant contre une réforme de la loi sur l’enseignement qui introduit des limitations pour l’obtention des diplômes. Leurs mobilisations nous montrent que la volonté de la classe laborieuse est très forte. Mais la situation sans issue s’explique par la responsabilité des directions du mouvement ouvrier qui ne prennent pas en main les tâches qui sont les leurs.

En février et en mars, il y a eu d’importantes mobilisations de retraités. Quelles en sont les raisons?

Le capital financier exige de faire des coupes dans le régime des retraites, une conquête des salariés. On nous dit qu’il y a un problème de financement à cause du vieillissement, mais ce n’est pas vrai, car la productivité a énormément augmenté. Il y a 60 ans, 40% de la population travaillait pour la production alimentaire, aujourd’hui ce chiffre est tombé à 3%. Le problème est de nouveau politique. Les coupes, la retraite à 67 ans, ces mesures sont discutées dans un espace de négociation qui est le Pacte de Tolède. Pourquoi le Parti socialiste et Podemos participent-ils à ce pacte, soutenus de l’extérieur par les syndicats? S’ils veulent défendre les travailleurs comme ils le disent, ces partis ne peuvent faire partie d’une institution dans laquelle l’intention est d’attaquer la retraite. Aujourd’hui déjà, pour beaucoup de travailleurs, la retraite est synonyme de pauvreté.

Le 8 mars, plus de 5 millions de femmes ont fait grève en Espagne. Un mouvement gigantesque qui a surpris par son ampleur. Comment l’expliquer?

Dans le cadre de la société capitaliste, la femme travailleuse est doublement opprimée. Ses intérêts sont une concrétisation des revendications de l’ensemble de la classe laborieuse. C’est important que la femme travailleuse soit organisée, mais pas à l’extérieur des organisations générales de la classe ouvrière. Dans la préparation de la manifestation du 8 mars, il n’y avait pratiquement pas de revendications concrètes, par exemple exiger que toutes les garderies soient subventionnées par le Gouvernement. A Madrid, seules 20% le sont. Il y avait une orientation de division, se focalisant sur la dénonciation, ce qui ouvrait à la confusion. Le mois suivant, il y a de nouveau eu de fortes mobilisations après la sentence scandaleuse niant le viol subit par une jeune femme. Or, il ne peut pas y avoir de justice non patriarcale, non machiste, quand cette dernière est la continuité de la dictature franquiste.

Pour l’ampleur de la participation le 8 mars, le point décisif a été que les syndicats UGT et CCOO ont appelé à la grève. Leur appui à la mobilisation a modifié la situation et a rendu possible que plus de 5 millions de femmes soient dans la rue. L’appel des syndicats permet de dire qu’il ne s’agit pas d’une grève féministe mais d’une grève pour les droits des femmes.

Pour faire grève légalement en Espagne, une convocation officielle est nécessaire. Et quand les syndicats demandent la grève, ils ne peuvent le faire que pour tous les travailleurs. La plupart des grévistes étaient des femmes, mais il y avait aussi des hommes appuyant leurs revendications. Dans mon université, à l’exception de deux ou trois classes, tout le monde a fait grève, étudiants compris. C’était une grève massive, des femmes comme des hommes.

 

Le livre Capitalisme et économie mondiale peut être commandé, au prix de 35 francs, à l’adresse action-socialiste [at] bluewin.ch