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Fugues ferroviaires avec un maître du noir et blanc

Martial Leiter dans son logement-atelier.
© Olivier Vogelsang

«J’ai trouvé un équilibre intérieur grâce à un certain recul. J’aime bien aussi m’évader dans la nature, loin du brouhaha du monde, soucieux de ne pas me laisser emporter», confie Martial Leiter.

Le dessinateur Martial Leiter vient de publier Paysage fugitif, un nouveau recueil d’illustrations inspirées de scènes vues de la fenêtre d’un train. Poétiques échappées.

Après l’immobilisme de majestueuses montagnes, protagonistes de nombre de ses dessins, Martial Leiter a eu besoin de mouvement. Et s’est lancé dans une série de superbes paysages saisis de la fenêtre d’un train. Décors campagnards, forêts, collines enneigées, gares... illustrent les voyages de cet usager régulier du rail. «Je me suis toujours beaucoup déplacé en train. C’est mon deuxième appartement», affirme l’homme de 74 ans, qui ne possède ni permis de conduire ni voiture, conquis par ce «cinéma roulant, cette caravane de rêves» à l’origine de sa contemplative inspiration. Avec, à la clé, des illustrations tout en finesse, empreintes d’une certaine évanescence et d’une mélancolie qui semble faire écho au temps qui passe. Ces tableaux au fusain et à l’encre de Chine restituent la dynamique d’oniriques échappées. L’artiste, marié et vivant à Lausanne, les a réalisés dans l’atelier aménagé dans ses murs. Il a travaillé sur la base de photos, de souvenirs – réels ou non –, de ressentis, le plus souvent en musique, propre à imprimer un rythme à sa démarche marquée par l’idée de mobilité. Et toujours avec ce talent, cette sensibilité et cette poésie qui caractérisent son œuvre. Des compositions essentiellement en noir et blanc, même si, pour ce nouvel opus, on trouve quelques traces cendrées, bleutées ou sépia. 

 

Mouches et épouvantails en force

«Des couleurs accidentelles», sourit le Neuchâtelois d’origine, vêtu d’un pull et de pantalons sombres. «L’ajout de teintes n’apporte pas plus de sens. Le noir et blanc s’est toujours imposé comme une évidence», complète Martial Leiter, passionné de calligraphie et de peintures chinoise et japonaise. Cet intérêt se retrouve aussi dans ses multiples dessins de mouches, souvent croquées dans leur chute. «On dit bien “tomber comme une mouche”, même si je n’ai jamais assisté à ce type d’affalement», s’étonne-t-il, tout en soulignant son admiration pour son sujet. «C’est un petit miracle d’insecte. Les drones, en comparaison, sont des éléphants. Et puis, les mouches se posent partout, dans les toilettes comme sur la couronne du roi d’Angleterre», rigole l’artiste, aussi remarqué pour son travail consacré à des épouvantails, objets, en 2004, d’une installation à Cernier qui inspirera le décor d’un clip de Mylène Farmer. Un champ de pas moins de 300 personnages spectraux dansant dans le vent, mi-têtes de mort, mi-oiseaux, aux allures de masques de la Commedia dell’arte. Cette armée, il voulait d’abord l’habiller de vêtements d’un grand nom de la mode avant d’abandonner l’idée, trop coûteuse. Elle a servi de modèle à une série d’illustrations. Une démarche entrant en résonance avec l’esprit original et critique qui a toujours animé Martial Leiter. Et nourri sa carrière de dessinateur politique. 

«Je n’ai jamais eu un contrat de ma vie.
C’était une existence bohême, avec un côté éphémère.»
Martial Leiter, dessinateur

Pacifiste dans l’âme

Biberonné à la BD, le magazine Pilote en tête, et à la revue Hara-Kiri devenue Charlie Hebdo, l’homme va se faire un nom dans le microcosme des dessinateurs de presse. Son parcours démarre au sein du périodique satirique romand La Pomme. Celui qui se dit «un peu anar», très marqué, comme sa génération, par le conflit au Vietnam, enchaîne ensuite les contributions pour différents journaux. Et, réactions et censure obligent, changera souvent de crèmerie. «Je n’ai jamais eu un contrat de ma vie. C’était une existence bohême, avec un côté éphémère.» Pendant des décennies, le caricaturiste redouté des années 1970 gagne sa vie grâce à la force de son regard et à la beauté de son trait. Et dénonce à travers son travail l’absurdité des guerres, les institutions financières, les industries polluantes, le nucléaire et, de manière plus générale, la noirceur du monde. «Tout ce qui pique un peu.» L’homme, accusé par certains d’être payé par Moscou, collaborera avec plusieurs journaux à l’image de La Suisse et du Nouveau Quotidien – aujourd’hui disparus –, du Matin, de la Weltwoche ou encore de Die Zeit en Allemagne et du Monde en France. Un dernier titre qui le publie hebdomadairement dix ans durant, jusqu’à la fin de 2003. «J’ai cru à une blague quand ils m’ont appelé», se souvient le pacifiste dans l’âme. Et ce pourfendeur de la violence aux armes de crayons, ce «rouge» confiné volontairement au noir et blanc, de soupirer face à la récurrence des combats à mener. «En 40 ans, rien n’a vraiment bougé. Usant.» Mais si l’artiste a apprécié ce mode d’expression «précis, catégorique», il a toujours eu besoin en parallèle de dessiner pour donner libre cours à sa créativité.

Equilibre intérieur

Pessimiste sur notre époque, Martial Leiter ne l’est pas dans son existence. «J’ai trouvé un équilibre intérieur grâce à un certain recul. J’aime bien aussi m’évader dans la nature, loin du brouhaha du monde, soucieux de ne pas me laisser emporter.» S’il se demande la raison de sa présence sur Terre, il confie trouver dans la question matière à réponse. «Cette interrogation est porteuse de quelque chose... On entrevoit parfois un allègement», note, énigmatique, celui qui a lu beaucoup d’ouvrages de philosophie et place au cœur de ses valeurs la nécessité de se connaître. Regardant le chemin accompli, le dessinateur estime avoir eu une belle vie et ne nourrit pas de regrets. Des sujets le fâchent-ils? «Aucun ou une multitude», lance le septuagénaire, avant de dénoncer «l’esprit belliciste qui se développe sous nos latitudes via une partie des médias et l’absence de réflexion». Bavard, il s’inquiète aussi, en vrac, d’une certaine angoisse entretenue par des journalistes et des politiques «qui servent la messe, veulent changer les règles et attisent la peur». Il fustige le glissement de la gauche vers la droite, une perte de contacts directs mettant à mal notre humanité, se désole des non-réponses des porte-parole aux discours lissés, édulcorés ou encore du manque de niaque. Lui garde en tout cas intacte son énergie créative. Mais ne dira rien sur ses prochains projets. «Il faut laisser l’eau se clarifier, ne pas l’agiter», botte-t-il en touche. Superstitieux? «On a tous ses gris-gris», rétorque ce magicien du noir et blanc aux travaux tout en délicates nuances...

  • Paysage fugitif, Martial Leiter, éditions Les Cahiers Dessinés, 2026.

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