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Continuer ce métier, mais dans le respect

Portrait de Noemi Martinez
© Olivier Vogelsang

A 45 ans, Noemi Martinez ne pensait pas que le travail pourrait l’atteindre dans sa santé physique et mentale.

Mère courage, Noemi Martinez a vécu une expérience traumatisante dans le nettoyage. Elle est maintenant déterminée à se battre aux côtés d’Unia pour de meilleures conditions dans le secteur.

Noemi Esther Martinez fait partie de ces gens que le travail a rendus malades. A 45 ans, cette Bolivienne d’origine, maman célibataire de deux enfants, est en arrêt maladie depuis plusieurs mois. Son emploi de nettoyeuse à l’aéroport de Genève l’a poussée à la dépression, au burn-out. Elle est aujourd’hui suivie par une psychiatre qui ne la considère pas encore apte à travailler. Ceux qui la connaissent n’en reviendraient pas, tant c’est une femme volontaire, travailleuse et dévouée. Mais la coupe était pleine.

Quand Noemi Martinez arrive en Suisse il y a six ans, en pleine pandémie de Covid-19, elle prend ce qui vient, à savoir un travail d’employée agricole. «Une expérience merveilleuse avec un chef gentil et respectueux», selon elle, où elle s’épanouit pendant plusieurs années, mais qui ne lui permet pas de boucler les fins de mois. «J’ai alors commencé à chercher des heures de nettoyage à côté, c’était une heure par-ci, vingt minutes par-là, les déplacements n’étaient pas payés et c’était soit tôt le matin soit tard le soir, donc je devais trouver des solutions pour les enfants.»

Menaces et cris

En 2022, Noemi Martinez finit par obtenir un permis B. Elle refuse de postuler dans les grandes entreprises de nettoyage de la place, dont elle a eu de mauvais échos, mais ce sont elles qui finissent par la contacter. «On m’a proposé un travail à l’aéroport avec un contrat de 8,5 heures par jour et les dimanches payés 50% de plus. J’ai accepté. Tout se passait très bien, mais au bout de quelques mois, le contrat de l’entreprise n’a pas été renouvelé par l’aéroport et il a été confié à une société concurrente, qui nous a repris.»

C’est là que les problèmes commencent. Le personnel voit son temps de travail baisser à sept heures par jour, et donc, le salaire avec. Mais la charge reste la même et le management est pour le moins délétère. «Le chef crie beaucoup, il nous menace, nous humilie devant les autres, rapporte la nettoyeuse. Il nous dit qu’on ne remplit pas les objectifs, alors que notre charge de travail a triplé, et il nous menace en disant que, si on n’est pas contents, on peut prendre la porte. Il y a eu beaucoup de licenciements et de départs d’ailleurs: sur les dix personnes que j’ai fait entrer dans l’entreprise, il n’en reste que deux...»

Le chef crie beaucoup, il nous menace, nous humilie devant les autres. Il nous dit qu’on ne remplit pas les objectifs, alors que notre charge de travail a triplé
Noemi Martinez, nettoyeuse

Sur fond de climat de peur et de copinage malsain, Noemi Martinez est sur tous les fronts: toilettes, guichets, sols, poubelles, bureaux. On lui impose toujours plus de tâches, équipée d’un chariot énorme qui ne rentre pas dans les ascenseurs et qui n’a pas de frein. Le tout pour 3600 francs par mois maximum, alors que son loyer lui en coûte 2200. «On me mettait la pression, on m’accusait de ne pas bien faire le travail, et c’était impossible de communiquer avec les supérieurs qui se croyaient tout-puissants et avec qui les altercations étaient courantes. Je ne pensais pas que ça m’arriverait un jour, car j’en ai connu des situations difficiles dans ma vie, mais ça a fini par toucher ma santé.»

Corvéable à merci 

Et ce n’est pas peu dire. Depuis toute petite, Noemi Martinez a dû faire recours à la débrouille pour gagner son pain. Née dans une famille d’artisans avec peu de moyens, elle travaille depuis l’âge de 5 ans. «J’ai tissé des figurines miniatures jusqu’à mes 12 ans, puis j’ai fait des travaux de garde d’enfants et de ménage.» Toute jeune, elle part pour l’Espagne et quitte ainsi son pays natal où elle ne reviendra jamais. Comme beaucoup de femmes latino-américaines sans papiers, elle devient employée de maison pour une famille aisée à Madrid. «Quand je suis arrivée, il y avait un jardinier, une nounou pour les enfants et des dames qui s’occupaient des deux grands-mères. Mais mes employeurs ont fini par licencier tout le monde et j’ai repris toutes les tâches, avec le ménage, la cuisine, la piscine et le chien. Mes proches me disaient qu’on m’exploitait, mais je ne me rendais pas compte, car comparé à la Bolivie, 800 euros par mois, ça me paraissait une fortune et j’étais habituée à travailler dur.» 

Noemi Martinez accouche de sa fille et rentre de l’hôpital après quatre jours. «Le lendemain matin, je reprenais déjà du service, avec un salaire amputé de 100 euros. J’ai tenu jusqu’à l’obtention de mes papiers, et je suis partie.» Un départ qui n’est pas de tout repos pour cette jeune maman, qui galère à trouver logement et travail, et qui ne peut pas compter sur le soutien du père de sa fille. Elle se forme et devient aide-soignante, pendant huit ans. Un petit garçon naît d’une autre union, mais la relation avec le père devient toxique. «J’ai réuni tout l’argent que je pouvais et je suis partie en Suisse. Je ne connaissais personne et je n’avais aucune idée de ce qui nous attendait.» Six ans après, elle ne se voit nulle part ailleurs. «La Suisse est un pays magnifique qui, j’en suis sûre, pourra m’offrir des opportunités. Et quelle satisfaction de voir mes enfants s’y épanouir, parler français et avoir des amis.»

Faire bouger les lignes

C’est sur les conseils d’une collègue que Noemi Martinez pousse la porte du syndicat. «Unia a su m’aider en m’écoutant et en m’orientant. Aujourd’hui, je suis déterminée à apprendre le français et à me former sur mes droits, afin de pouvoir me défendre à l’avenir.» Son souhait? Continuer à œuvrer dans le nettoyage, mais là où on la respecte. Et militer auprès d’Unia pour de meilleures conditions de travail et davantage de protection pour les nettoyeuses. «C’est un travail très dur et pénible, avec des salaires très bas. On manque cruellement de reconnaissance et de valorisation. Il faut traiter mieux le personnel, et mettre fin à son externalisation. Des sites comme l’aéroport, qui exigent de la qualité mais qui continuent de tirer les prix vers le bas, ça doit cesser. Il faut se mettre tous ensemble pour changer les choses!» 

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