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Dans les coulisses de la grève générale

Pont battant Besançon grève du 5 novembre
©Thierry Porchet

La foule a été stoppée par les forces de l'ordre sur le pont Battant, qui mène au centre-ville de Besançon.

Nous avons vécu la journée nationale de mobilisation du 5 novembre aux côtés des syndicalistes de la CGT de Besançon, en France voisine. Immersion.

«Prends la ficelle! Avec du scotch ça tiendra jamais.» Dans les locaux de la CGT de Besançon, à la maison des syndicats, Pascal et Abdelkader préparent les pancartes qui seront brandies cet après-midi. En réalité, personne n’appelle les deux retraités comme ça: pour les intimes, statut qui nous est accordé après un café et quelques blagues, c’est Pascalou et Kader, respectivement 42 et 17 ans de CGT. Les deux compères sont rapidement rejoints par Philippe – ou plutôt Filou. Les trois anciens du syndicat sont des fidèles, toujours prêts à donner un coup de main. Un soutien indispensable alors que ce 5 novembre s’annonce comme une très grosse journée de mobilisation.

Quelques étages en dessous, Florian Cholley et José Avilès discutent avec les autres syndicats. Le premier est secrétaire général de l’Union locale CGT Besançon, le second secrétaire général de l’Union départementale CGT du Doubs. De retour dans son bureau, Florian nous explique la situation: «C’est très flou. On a eu la réponse de la préfecture hier soir à 20h. Le tracé prévu par les syndicats, qui devait s’achever au centre-ville de Besançon n’est pas autorisé. Et il sera totalement interdit de manifester au centre-ville…» Un nouveau tracé est imposé, hors de la Boucle, l’autre nom donné à l’hypercentre de la ville, entouré par le Doubs. «C’est la première fois que je vois une interdiction de manifester dans tout ce secteur», souligne le conducteur de bus qui a rejoint la CGT en 2010.

Près de 10 000 manifestants

Kader, Pascalou, Filou et Florian descendent sur le parking. Il est 11h, c’est le moment de préparer la camionnette qui accueillera la sono pour la manifestation, prévue à 14h. Ça, c’est la partie «facile» de l’organisation pour le secrétaire général. «Cette journée du 5 novembre, ça représente une semaine de travail. Mais la partie qui prend le plus d’énergie, c’est tout l’aspect administratif qui existe quand on organise un tel événement. Echanger avec les instances judiciaires et politiques ou avec les autres syndicats, c’est plus de boulot que de préparer un cortège.»

A 13h45, le parking Battant, point de départ de la manifestation, est noir de monde. Nos retraités préparent des dizaines de drapeaux floqués du logo de la CGT et filent en tête du cortège. Au volant de la camionnette, Kader est serein. «Les manifestations sont relativement calmes à Besançon. Mais aujourd’hui, il y a plus de monde que d’habitude, alors on verra.» Environ 10 000 personnes sont mobilisées dans la rue. Lors des manifestations «traditionnelles», on en recense rarement plus de 5000. A l’échelle nationale, la CGT estime à 1,6 millions le nombre de personnes qui se sont mobilisées ce jeudi 5 novembre. Les autorités, elles, parlent de 600 000 manifestants.

«Respirez par le nez, pas par la bouche!»
Une manifestante au milieu de la foule gazée

Retour à Besançon, où le parcours autorisé ne va pas faire long feu. Au premier virage, une partie des syndicats qui se trouvaient derrière le cortège de la CGT bifurquent en direction de la Boucle. La foule suit. Des bruits courent: des jeunes seraient coincés par la police à l’entrée d’un pont, côté centre-ville, et ne parviendraient pas à rejoindre le reste de la manifestation. Effectivement, quelques étudiants ont lancé leur cortège depuis le centre, comme le rapporte l’Est Républicain.

Arrivé au pont Battant, les manifestants demandent que les étudiants puissent passer et sortir du centre-ville. La police tient sa position, puis avance. Elle arrose la foule de gaz lacrymogène. Même les manifestant qui se tenaient loin des affrontements sont visés. Devant nous, deux femmes âgées suffoquent, mais la solidarité est bien présente dans le cortège. Une jeune femme nous tend du sérum physiologique, afin de dissiper plus vite la sensation de brûlure aux yeux que le gaz provoque. «Respirez par le nez, pas par la bouche», crie pour tout le monde une autre manifestante.

«Semi-satisfaction»

Le cortège se disperse, une foule moins nombreuse continue de faire face aux forces de l’ordre, qui effectuent alors quelques interpellations (cinq, selon la préfecture, qui annoncera aussi deux blessés parmi les policiers). La manifestation aura finalement été brève, la police ayant réprimé sévèrement le cortège qui a suivi le tracé non-autorisé. Le lendemain, nous contactons Florian Cholley, le secrétaire général de l’UL CGT Besançon, pour tirer un bilan de la mobilisation. «Nous étions très nombreux, mais j’ai l’impression que nos revendications n’ont pas forcément été tant mises en avant que ça dans le cortège (lire encadré), regrette le syndicaliste, qui parle de semi-satisfaction. Je crains que la préfecture ne se serve à l’avenir de ces images d’affrontement pour rendre les manifestations encore plus difficiles à organiser au centre-ville.»

Mais il en faut plus pour démotiver le chauffeur de bus et ses camarades de lutte. «Je pense qu’une nouvelle grande date de mobilisation syndicale va arriver rapidement au niveau national. Evidemment, on sera aussi là à Besançon. On veut que ce mouvement continue à vivre.» Si les pancartes de Pascalou et de Kader n’ont pas beaucoup servi ce 5 novembre, nul doute que les deux retraités et leurs camarades pourront les brandir dans les semaines à venir.

«Les profits doivent revenir aux travailleurs»

La situation est toujours plus difficile pour la population française, prise à la gorge par l’inflation et le prix du carburant. En plus du soutien au mouvement lycéen, cette journée de grève générale était l’occasion de mettre en avant d’autres revendications, qui vont dans la même direction que ce que demandent les jeunes: changer drastiquement la société. «La situation actuelle, c’est que toutes les branches refusent d’augmenter les salaires, et démarrent même en dessous du SMIC (salaire minimum interprofessionnel de croissance), s’insurge Florian Cholley. C’est illégal et inacceptable. Surtout quand on voit que 200 milliards d’euros sont donnés aux entreprises dans le même temps. Cet argent devrait revenir aux services publics, et aux travailleurs via les salaires. Les profits viennent du travail et ceux qui permettent aux entreprises d’engranger ces gains devraient en bénéficier.»

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