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Le verre dans tous ses éclats

Portrait Béatrice Binétruy
©Olivier Vogelsang

«Réaliser des vitraux, c’est jouer avec la matière et la lumière», détaille Béatrice Binétruy, séduite par l’aspect créatif et technique de son art.

Dans son atelier à Attalens, Béatrice Binétruy partage son temps entre la restauration et la création de vitraux. Projecteur sur un art sublimé par la lumière.

Alignées dans une bibliothèque, des plaques de verre clair, laiteux ou structuré se déclinent en un chatoyant éventail de couleurs. Au centre de la pièce, sur une large table de travail, un marteau et quelques outils tranchants côtoient un fer à souder. Différentes machines dont une meuleuse, une graveuse laser, une sableuse, un four et des poudres pour des teintures témoignent de la diversité de la pratique… Pousser la porte de l’atelier de Béatrice Binétruy, à Attalens, en terre vaudoise, c’est entrer dans un microcosme mariant artisanat et chimie. Un espace avec un petit air de laboratoire où tout est affaire de précision. De rigueur technique. Découpe millimétrée des morceaux de verre et du plomb. Régularité et ajustement des compositions. Maîtrise des dosages des peintures, de leurs réactions à la chaleur, des temps de cuisson... Des compétences plurielles que possède la créatrice formée à l’école de vitrail de Monthey.

Un plomb avec des ailes...

Concentrée à sa table de travail, cheveux attachés et larges lunettes sur le nez, l’artisane vérifie une nouvelle fois le calibrage d’un fragment de verre avec sa réplique en carton. Avant de l’ajouter, satisfaite, au carreau décoratif en cours de réalisation. «Je commence par le caler à l’aide d’un clou et d’un petit bout de plomb pour éviter tout mouvement et écart», explique la créatrice, qui va ensuite fixer l’élément avec une baguette de plomb. Une tige souple composée de deux rainures latérales nécessitant une préparation préalable. «J’aplatis l’âme du plomb – soit son centre – et soulève ses ailes, les parties plates situées sur chaque côté», précise, couteau de montage en main, la manuelle de 45 ans. Un langage usuel dans son travail et une poésie qui contraste avec l’idée d’un matériau plus souvent associé à sa toxicité ou aux armes à feu… Concrètement, l’opération doit permettre le sertissage du bout de verre dans le métal et assurer des croisements parfaits dans les imbrications avec d’autres profilés. La pièce rivée, la quadragénaire franco-suisse répète la procédure. Et, alternant les outils, poursuit son ballet de gestes fermes et délicats à la fois pour donner petit à petit naissance à une œuvre qu’elle a d’abord dessinée. Un puzzle aux motifs géométriques multicolores structuré par un réseau de chemins argentés.

Liaisons invisibles

«On commence toujours par réaliser une maquette à l’échelle», note la binationale revenant sur les étapes précédant le montage. L’ébauche préparatoire se compose des pièces formant le projet avec son corset de métal. Le tracé est ensuite reproduit sur un calque et un carton, et les morceaux dessinés sont numérotés, puis découpés à l’aide d’un ciseau spécifique à trois lames, respectant l’âme du plomb. Ces gabarits servent à détailler le verre aux dimensions requises. Coupe-verre en main, Béatrice Binétruy en fait la démonstration. Epousant les contours du chablon posé sur son support, la molette tranchante crisse sans le briser. L’artiste détache alors l’amorce avec une pince et toilette d’éventuels restes de bris. Puis, avec une pierre abrasive, frotte les bords du fragment pour en atténuer le caractère acéré. De retour à son carreau, la créatrice présente encore quelques tâches nécessaires à sa finition: rabat des ailes des baguettes de plomb et emploi d’un fer à souder précédant le masticage. «Il sert à solidifier les jointures avec un mélange composé majoritairement d’étain et de plomb.» L’opération dégage une légère fumée et une odeur d’huile brûlée apposée au préalable pour optimiser le but recherché. «Quand on regarde l’ensemble, on ne voit plus les liaisons. C’est comme avec une horloge, on n’entend plus le tic-tac.»

Des nuances par centaines

Au registre des couleurs, les nuances de verre se comptent par centaines sans oublier les différentes textures – effet soufflé, bullé, degrés de transparence, etc. – qui offrent une large variété de rendus et de jeux de lumière. Pour dessiner des détails, des contours, des ombres, Béatrice Binétruy se sert de la grisaille, une peinture vitrifiable. Et sort d’un tiroir un petit pot blanc en contenant. Sur le couvercle, une tête de mort met en garde contre la toxicité de la poudre qui sera mélangée à un liant et figée après une cuisson à plus de 600 degrés. «On ne peut l’employer qu’avec des masques et des gants. Il faut éviter d’inhaler ses poussières. Et veiller à une bonne aération.» La mixture a permis à la créatrice d’esquisser les visages et les cheveux de trois portraits de femmes réunis dans une de ses compositions et incarnant la colère, la joie et la tristesse. Un travail réalisé dans le cadre de ses études. «Nous devions illustrer le thème de l’écriture. J’ai choisi le support des expressions. On peut lire les émotions», argumente la créatrice d’une nature plutôt réservée.

L’utilisation des émaux et du jaune d’argent vient encore enrichir la chatoyante palette chromatique des possibles. Renfermant notamment des sels métalliques, cette dernière teinture permet de colorer localement de soleil un fragment par cémentation. En d’autres termes, en pénétrant dans la structure même du verre via un procédé chimique et thermique. L’art du vitrail a par ailleurs élargi ses codes. Et s’est ouvert à d’autres techniques comme l’usage du cuivre au lieu du plomb, plus fin, ou encore le fusing et le thermoformage, respectivement des sortes de collage et de moulage du verre. Béatrice Binétruy maîtrise aussi ces processus. Qui, à l’image de la version traditionnelle, ont tous besoin de la complicité du jour pour s’épanouir.

Pièges de lumière

«La lumière joue un rôle essentiel. C’est l’essence même de cette pratique. Elle fait ressortir les couleurs; change leur intensité; les modifie au gré des heures, des saisons; crée des projections. Sans elle, le vitrail ne serait qu’un tableau un peu terne, plat», observe la spécialiste, qui, dans ce contexte, ne commence généralement jamais une œuvre avant de connaître son futur environnement. «Je me rends au domicile du commanditaire afin de connaître l’emplacement prévu, évaluer la clarté de la pièce, les éventuels vis-à-vis, l’effet recherché entre transparence et opacité.

Les créations pour des privés occupent Béatrice Binétruy à 50%; le reste du temps, elle le consacre aux restaurations: vitraux d’église, d’hôtel, etc. «C’est viable, mais il faut ramer», confie l’artisane, qui donne également des cours et crée des bijoux en verre qu’elle vend sur les marchés. «J’espère aussi, avec cette dernière activité, attirer l’attention sur ma profession.» Un métier qu’elle a embrassé après avoir d’abord travaillé comme graphiste et web designer. «J’ai été séduite par son aspect créatif et technique. Son caractère concret, loin du monde dématérialisé d’internet. J’aime voir venir l’objet à la vie. Et imaginer que, posé, il continuera à exister ailleurs», précise l’indépendante, qui, jeune déjà, a été sensibilisée à la beauté des vitraux. «J’ai visité beaucoup d’églises avec mes parents, me familiarisant tôt avec l’art du sacré. Le vitrail reste indissociable du religieux», remarque cette agnostique, soulignant que l’association de ces fresques de verre aux représentations pieuses et à son essor au Moyen Age n’en fait en rien un art désuet. Pour preuve? L’intérêt que suscitent ses cours, fréquentés par de nombreux jeunes. «La pratique redevient tendance. Et, plus généralement, l’attrait pour le manuel.» De quoi contribuer à remettre et à garder en lumière un art qui a su la capturer tout en douceur, vibrant de tous ses éclats…

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