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La précarité érigée en système

Ce sont deux facettes d’une médaille que personne ne voudrait porter au cou. En tournant l’objet imaginaire entre les doigts, on croiserait des personnages livrant des repas à domicile et on observerait à l’opposé d’autres figures, nettoyant, celles-ci, les toilettes des centres d’accueil. Les premiers parcourent les villes à vélo à des cadences insensées, les secondes sont très souvent actives dans la discrétion silencieuse des foyers, milieu depuis lequel peu de nouvelles parviennent à percer et à atteindre le grand public. Le scénario qui se présente à ces travailleuses et à ces travailleurs n’a rien d’engageant, c’est une vérité qu’on ne parviendra pas à contester lorsqu’on se réfère aux dernières actualités les concernant. On sait ainsi, depuis quelques jours, que les damnés des deux-roues, pédalant pour le compte du géant de la distribution de repas Just Eat, vont très probablement perdre leur statut d’employés salariés. On sait également que dans le deuxième cas de figure des requérants d’asile en quête d’un revenu digne effectuent des tâches pénibles pour quelques francs l’heure.

On pourrait se dire qu’à première vue, rien ne rapproche ces deux situations. Elles racontent pourtant une même histoire: celle de personnes dont la vulnérabilité socioprofessionnelle constitue une opportunité pour un certain patronat et pour des administrations publiques. Ainsi, chez Just Eat, des centaines de livreurs sont menacés de licenciement parce que l’entreprise établie aux Pays-Bas dit vouloir répondre aux nouvelles habitudes de consommation en faisant recours au statut d’indépendant. Cet argument a une valeur cruciale car il est porteur de questions fondamentales: jusqu’où peut-on flexibiliser le travail au détriment de celles et ceux qui l’accomplissent? Jusqu’où peut-on faire fi des décisions de justice qui ont frappé le modèle similaire imaginé, puis retiré, par Uber Eats?

Comment promouvoir l’intégration si on maintient des travailleurs à l’écart des protections ordinaires fixées par le droit du travail?

D’autres questions se posent dans le cas des requérants d’asile. Certains programmes d’occupation offrent à ce public un catalogue d’activités pour le moins pénibles, accompagnées de rémunérations dérisoires pouvant descendre jusqu’à 1,50 franc l’heure. Le dispositif a des intentions nobles puisqu’il s’agit de faciliter l’intégration de cette frange de la population. Mais comment la promouvoir si on maintient des travailleurs à l’écart des protections ordinaires fixées par le droit du travail? Le témoignage de Mary est en ce sens très significatif. Elle travaillait par nécessité, pour survivre et soutenir ses enfants restés au pays. Elle acceptait des conditions qu’elle jugeait abusives sans oser se plaindre de peur de compromettre sa procédure d’asile. 

Ainsi, les livreurs font face à la brutalité managériale de leur CEO. Les requérants d’asile se heurtent à des obstacles administratifs qui les maintiennent à l’écart du marché du travail. Dans les deux cas, on attaque frontalement des principes de l’éthique et des droits fondamentaux. Il faudrait donc le rappeler, la dignité au travail ne saurait dépendre d’un algorithme, celui qui pilote les affaires de Just Eats, et encore moins d’un permis de séjour. Elle suppose des salaires décents, une protection sociale solide et la possibilité de faire valoir ses droits sans craindre de tout perdre. Qu’on mesure les avancées d’une société par la seule prospérité qu’elle produit, voilà déjà une aberration très en vogue chez les défenseurs du PIB. Elle est encore plus stridente, cette aberration, quand la précarité atteint le statut de variable économique juteuse. Quand la vulnérabilité des uns devient le confort des autres.

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