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Une héroïne des Temps modernes

Portrait de Shewit Tekie
©Thierry Porchet

Le film Freedom - Le destin de Shewit raconte le parcours exceptionnel – et universel à la fois – de cette jeune femme érythréenne dont la résilience force le respect.

C’est à Payerne, au cinéma Les Apollo, que le rendez-vous est pris. Car si Shewit Tekie habite et travaille à Genève comme paysagiste, elle sillonne depuis quelques semaines la Romandie pour aller à la rencontre des spectateurs du documentaire intimiste retraçant dix ans de sa vie. «Ça fait un peu bizarre, car les gens me connaissent, mais moi je ne les connais pas», résume la jeune Erythréenne, qui se livre à cœur ouvert, avec l’espoir que cela puisse aider d’autres personnes.

Le tournage a commencé en 2015, dans le foyer pour mineurs non accompagnés de l’Etoile, à Genève. L’adolescente accepte de parler à la journaliste Anne-Frédérique Widmann. Elles ne se lâcheront plus, sans imaginer alors, qu’une décennie plus tard, émanerait un film lumineux malgré la brutalité du parcours: Freedom - Le destin de Shewit.

La destinée

Son prénom signifie «le début du printemps, la floraison des fleurs et du maïs», selon ses mots. Cet élan de vie, Shewit l’incarne et en a même fait son métier. Le destin, elle y croit, mue par sa foi. «C’était écrit que j’allais partir. Je prends des décisions, mais je sens qu’Il me guide. Quand c’est dur, je Lui dis: ne m’oublie pas! Ça me permet de m’accrocher», murmure la combattante, digne héritière de son père ayant lutté pour l’indépendance de l’Erythrée, il y a 35 ans. 

Son enfance est heureuse, au cœur d’une fratrie de huit enfants et de parents aimants. «Dans mon souvenir, tout est rose, tout est beau.» Du moins jusqu’à ce que son insouciance vole en éclats un jour de sa quatorzième année, à la suite d’un viol. «Mes parents m’ont soutenue, mais je me sentais coupable, honteuse. On me regardait comme si c’était ma faute, et avec cette question: “Qui va te marier?”» 

A ce traumatisme s’ajoute son refus, partagé par toute une génération, d’être enrôlée de force dans l’armée. Shewit, accompagnée de trois autres enfants, prend alors le chemin de l’exil, inspirée par l’exemple de milliers d’Erythréens qui, chaque mois, fuient alors le pays. «Nous habitions à trois ou quatre heures de marche du Soudan. Nous sommes partis un après-midi. Nous avons eu beaucoup de chance, il n’y avait pas de garde à cette frontière…» se souvient-elle avec un étonnement renouvelé. Les jeunes exilés trouvent alors refuge chez une tante, avant d’être accueillis dans un centre de réfugiés pour mineurs. 

La route de l’exil

Shewit rejoint sa sœur aînée à Khartoum, dans la capitale. L’adolescente y travaille comme femme de ménage pendant deux ans. «Je ne pouvais pas imaginer que c’était ça mon avenir. Des amies se mariaient avec des hommes érythréens vivant en Europe ou au Canada… Je préférais faire le chemin!» De passeurs en passeurs, Shewit, 15 ans à peine, traverse le désert, est enfermée en Libye dans des conditions terrifiantes, en sort grâce à une rançon versée par sa famille, puis s’entasse avec quelque 300 personnes dans un bateau. En guise de capitaine: un jeune Syrien sans expérience et sans argent, enrôlé pour payer son passage. «On ne pouvait pas bouger. Quand le moteur a lâché, je me suis dit que mes parents n’allaient même pas retrouver mon corps…» se souvient-elle. Un bateau de sauvetage, tel un ange, les tirera de l’enfer. Elle rejoint ses deux frères déjà réfugiés en Suisse.

Une intégration modèle

A Genève, Shewit retrouve les bancs de l’école avec enthousiasme, apprend le français, les us et coutumes, voit régulièrement Anne-Frédérique, la réalisatrice, pour se raconter, malgré sa réserve toute culturelle. «Les Erythréens ne se livrent pas facilement», explique-t-elle. Deux ans et demi plus tard, à sa majorité, le couperet tombe: sa demande est refusée. Elle ne dort plus, s’enfonce dans la tristesse. «Je n’ai pas compris, pourquoi moi? Alors que d’autres ont eu leur permis…» 

«J’ai vu des gens mourir dans le désert, des femmes violées et des enfants battus à mort en Libye. Ces personnes, comme moi, avaient des rêves et n’ont pas pu les réaliser»
Shewit Tekie

Pour faire reconnaître son droit à une vie digne et meilleure, elle s’accroche, mais essuiera au total trois refus. Entre espoir et désespoir, le mariage (encore lui) n’est toujours pas une option pour celle qui a la liberté chevillée au corps.

La caméraman Eliane Ruckstuhl, qu’elle considère comme sa deuxième maman, lui propose de l’adopter. Parallèlement, l’option du permis B humanitaire (article 14) paraît envisageable, sauf que l’autonomie financière est l’un des critères. Or, son statut de déboutée, à l’aide d’urgence, lui interdit de travailler. Le serpent se mord la queue. Sa ténacité, encore et toujours, lui donnera raison. Le Canton de Genève la soutient et lui octroie le droit de faire un apprentissage de paysagiste et donc d’avoir un salaire. Sept ans et demi après son arrivée en Suisse, elle obtient enfin sa carte de séjour. Une délivrance. 

Une nouvelle étape

Dans le hall du cinéma Les Apollo, une telle paix émane de la jeune femme, qu’on en oublirait qu’elle est une rescapée physique et mentale d’un chemin de croix. «J’ai vu des gens mourir dans le désert, des femmes violées et des enfants battus à mort en Libye. Ces personnes, comme moi, avaient des rêves et n’ont pas pu les réaliser. Il y a pire que mon passé, je ne peux pas me plaindre.» 

Dans dix ans, comment imagine-t-elle sa vie? «Toujours à Genève! Mais j’aurai peut-être changé de métier, car c’est dur physiquement, même si j’aime beaucoup travailler en connexion avec la nature, voir de belles fleurs, planter des arbres… Et comme me disait un professeur: désherber, c’est une thérapie!» 

La dernière phrase du documentaire est celle qui a marqué la fin du tournage: «Je suis devenue la femme que je voulais être.» Comme le début d’une nouvelle vie pour celle qui entre maintenant dans la salle de projection sous les applaudissements du public. Shewit Tekie, en chair et en os, témoigne avec un calme olympien: «En voyant le film, j’ai vu ma force. J’ai envie de sensibiliser et de dire accrochez-vous!» Des spectatrices, émues, prennent la parole, la remercient et, à la sortie, la prennent dans leurs bras, avec cette impression sûrement de la connaître déjà. 

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