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Le recyclage sous toutes ses coutures

Portrait femme
© Thierry Porchet

Il faut compter une quarantaine d'heures pour fabrique un sac comme celui que tient Snezana Trifunovic. La Genevoise fait parfois appel à des étudiants en stylisme ou à des chômeurs pour l'aider dans sa production.

Snezana Trifunovic réutilise toutes sortes de matériaux usagés – bâches, vêtements, voiles de bateau, etc. – pour en fabriquer des sacs, des housses d’ordinateur et autres accessoires ingénieux, qui contribuent à la réduction des déchets.

Quand on passe le seuil de l’atelier de couture de Snezana Trifunovic, on est accueilli par un large sourire, et un café. Cette joviale Serbe tient boutique dans le quartier des Eaux-Vives, à Genève. L’endroit recèle tout un fatras d’outils et de fournitures inhérents au métier: diverses machines à coudre ou à broder, de gigantesques paires de ciseaux, des bobines de fil de toutes les couleurs, des rouleaux de tissu ou de cuir et des alignées de vêtements suspendus à des ceintres au plafond. Mais aussi, plus inhabituel, de grandes bâches entassées dans un coin, de vieux drapeaux enroulés ou encore une voile de bateau dans sa housse.

Car, en plus de son activité ordinaire de retouche et de confection d’habits sur mesure, Snezana Trifunovic s’est fait une spécialité de fabriquer toutes sortes d’accessoires à partir de matériaux usagés qu’elle récupère à droite et à gauche, ou que ses clients lui confient. Des rebuts qu’elle ressuscite pour faire, comme on dit, du neuf avec du vieux. D’où le nom de son échoppe: «Deuxième vie». «J’ai toujours aimé réutiliser et transformer des choses!», s’exclame dans son accent balkanique cette fine aiguille, qui ne manque pas d’inventivité pour tirer de ces matériaux des articles à la finition impeccable, dont on peinerait à dire qu’ils sont issus d’objets censés finir à la déchetterie. Et qui sont tous des pièces uniques.

Economie circulaire
Ce jour-là, la quinquagénaire est occupée à assembler un sac à commissions ou de plage, fait de la bâche publicitaire d’un énième volet des films Spider-Man. Il s’agit d’un prototype pour l’un de ses commanditaires, une salle multiplexe de cinéma. Elle a découpé dans la gigantesque affiche une pièce où l’on voit le visage du super-héros. Direction la machine à coudre spéciale pour ce genre de matière épaisse, afin de donner forme au produit, et de lui fixer des poignées.

L’opération ne prend que quelques minutes. «Ce n’est que l’étape finale, explique la couturière. Mais du début à la fin, pour faire ce genre de sac, il faut compter une quarantaine d’heures de travail.» Une fois l’assemblage terminé, il ne lui reste plus qu’à apposer son étiquette, où un petit texte explique la provenance du matériau et la démarche contribuant à la réduction des déchets et à l’économie circulaire. Il y est également précisé que l’objet est garanti à vie.

Quand les gens apprennent qu’il faut 700 litres d’eau pour fabriquer une paire de jeans, ils commencent à réfléchir avant de jeter les leurs. C’est important de réparer ses vêtements et, si ce n’est pas possible, de réutiliser la matière
Snezana Trifunovic, couturière

«Si le prototype plaît au client, on lancera la production en série», lance-t-elle, en présentant le résultat. Bien que Snezana Trifunovic travaille seule dans son atelier, elle fait parfois appel à des aides extérieures ponctuelles, selon le volume à fabriquer. «En général, ce sont des chômeurs qui viennent me donner un coup de main, ou des étudiants en stylisme qui font un stage.» Un soutien sans lequel il lui serait difficile de répondre à des commandes de 500 ou de 1000 pièces, comme elle en reçoit parfois. 

Sa clientèle principale se compose d’entreprises, de collectivités et d’institutions publiques qui lui fournissent la matière première pour en tirer toutes sortes d’artefacts – sacs à dos, housses d’ordinateur, besaces, porte-cartes, trousses à crayons, cabas isothermes, porte-clés, etc. – lesquels seront utilisés comme objets promotionnels ou offerts à leurs clients ou à leurs employés. «J’ai même des clients en Suisse alémanique, qui m’envoient leurs bâches par la poste», ajoute-t-elle. En général, elle peut conserver les chutes pour en faire des accessoires qu’elle vend dans sa boutique ou sur son site internet*.

Créativité sans limites
Formée à la couture dans sa Serbie natale, c’est lors de son arrivée en Suisse, il y a dix-sept ans, qu’elle s’est perfectionnée dans ce travail avec des matériaux réutilisés. «J’ai trouvé une place à Genève, dans un atelier qui recyclait des bâches. Huit ans plus tard, quand il a fermé, je me suis mise à mon compte, et j’ai récupéré presque toute la clientèle.»

Loin de se contenter de bâches ou de voiles de bateau, elle réutilise aussi du cuir de vieux canapés, des pulls en cachemire défraîchis et même des manteaux de fourrure en fin de vie. «Il y a quelques années, la fondatrice d’une association luttant contre l’usage de la fourrure m’avait contactée. Nous étions toutes les deux scandalisées par le fait que des vêtements pour lesquels on avait tué des animaux finissent à la poubelle.» De là est venue l’idée de réutiliser cette matière controversée, dont elle tire des sacs à main, des pochettes, des porte-clés ou encore des pompons amovibles qu’avec son ingéniosité, elle fixe avec des boutons à pression sur des bonnets en cachemire réversibles permettant de changer de couleur au gré de ses envies. En somme, du luxe de seconde main et, du coup, plus éthique.

Même si ce travail de recyclage créatif passionne Snezana Trifunovic, elle n’en oublie pas pour autant la base de son métier, et continue de confectionner des vêtements sur mesure – dont des robes de mariée – de faire des retouches ou de réparer des habits pour prolonger leur espérance de vie. «C’est ce qu’on doit faire aujourd’hui, estime-t-elle. Quand les gens apprennent qu’il faut 700 litres d’eau pour fabriquer une paire de jeans, ils commencent à réfléchir avant de jeter les leurs. C’est important de réparer ses vêtements et, si ce n’est pas possible, de réutiliser la matière.»

Plusieurs cordes à son arc
Et elle a encore d’autres cordes à son arc! Ainsi, elle organise le week-end des anniversaires, lors desquels les enfants peuvent se confectionner, par exemple, leur propre sac personnalisé. Elle a également appris des notions de mécanique. «Cela me permet de régler et de réparer mes machines à coudre moi-même, car faire venir un réparateur professionnel coûte très cher. Il y a même des collègues couturières qui me demandent de m’occuper de leurs machines.»

Avec tout ça, ce bourreau de travail ne chôme pas. «Je suis à l’atelier de 9h du matin jusqu’au soir, parfois jusqu’à minuit. Les clients savent qu’ils peuvent passer à 21h ou 22h, et qu’ils me trouveront. Mais j’aime mon travail, je ne suis jamais fatiguée.» Quant aux vacances, elle n’en prend pas plus de deux semaines par an. Cependant, l’entrepreneuse ne roule pas sur l’or. «Quand on est indépendant, ce n’est pas facile. Je travaille à 200% juste pour payer les factures.» Sa fierté, c’est d’avoir malgré tout réussi à élever ses deux garçons et de leur avoir permis d’apprendre un métier. Aujourd’hui, tous deux exercent la profession d’ingénieur. «Si les enfants sont bien, c’est l’essentiel. Mais la retraite, ça risque d’être compliqué. Peut-être que je devrai travailler jusqu’à mon dernier jour!», lâche-t-elle dans un grand éclat de rire.

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