Aller au contenu principal
Menu

Thèmes

Rubriques

abonnement

«L’initiative du chaos porte atteinte à des droits fondamentaux»

Portrait de personne
© Gaëtan Bally

Pour Vania Alleva, l’initiative menace particulièrement les emplois dans l’industrie d’exportation, dont plus de la moitié des produits sont destinés aux pays de l’UE.

Présidente d’Unia, Vania Alleva déploie les arguments qui doivent pousser à refuser la proposition de l’UDC, en votation le 14 juin prochain. Entretien.

La campagne sur l’initiative de l’UDC «Non à une Suisse à 10 millions!» bat désormais son plein, avec des sondages qui donnent un écart quasi nul entre le camp des partisans du «non» et celui du parti agrarien. Comme une très large majorité de l’échiquier politique, des associations et des acteurs de l’économie du pays, Unia s’oppose fermement à une proposition jugée comme néfaste, notamment en ce qui concerne le droit des travailleuses et des travailleurs. La présidente du syndicat, Vania Alleva, évoque les raisons qui doivent mener au rejet d’une initiative qui mènerait la Suisse vers le chaos.  

Les syndicats affirment que l'initiative de l'UDC sur la «durabilité» nuit à tous les travailleurs. En quoi exactement?

Cette initiative est une attaque contre les salaires, les retraites, les emplois et l'ensemble du système de santé.

Pourquoi? Le texte de l'initiative porte avant tout sur le plafonnement de la croissance démographique.
Cette initiative porte atteinte à des droits fondamentaux. Concrètement, il s’agit de la libre circulation des personnes et, par conséquent, de la protection des salaires. En effet, l’initiative prévoit un mécanisme automatique: à partir d’un certain seuil, la libre circulation des personnes avec l’Union européenne serait résiliée. Cela entraînerait également la suppression des mesures d’accompagnement – c’est-à-dire les instruments grâce auxquels nous luttons aujourd’hui contre le dumping salarial et faisons respecter le principe «à travail égal, salaire égal». Nos contrôles montrent régulièrement qu’environ un tiers des entreprises ne respectent pas les conditions de salaire et de travail. Ce que l’UDC provoque avec cette initiative, ce n’est donc pas une limitation de la migration, mais une augmentation du nombre de travailleurs sans droits. Cela a des répercussions sur l’ensemble du marché du travail.

Quelles sont les conséquences pour l’emploi?
L’initiative menace particulièrement les emplois dans l’industrie d’exportation. Plus de la moitié des produits industriels suisses sont exportés vers les pays de l’UE. L’industrie est déjà sous pression en raison des droits de douane américains. Si, dans cette situation, notre principal partenaire commercial venait à nous faire défaut, cela aurait des conséquences énormes sur l’emploi. Nous le constatons déjà aujourd’hui dans l’industrie horlogère et l’industrie MEM. Dans diverses entreprises, des employés sont en chômage partiel en raison de la situation économique actuelle.

Vous dites également que l’initiative met en péril les retraites.
Exactement. Si le nombre de personnes actives est plafonné, cela aura des répercussions directes sur l’AVS et les caisses de pension. Nous connaissons déjà aujourd’hui une grave pénurie de main-d’œuvre qualifiée. Et maintenant, les baby-boomers partent à la retraite. Moins de personnes actives: cela a des répercussions négatives sur l’économie et sur les institutions sociales. L'Union syndicale a calculé que, selon l'évolution de la situation, les retraites pourraient baisser de 800 à 2200 francs si l'initiative était acceptée.

«Les personnes issues de l’immigration réagissent de manière particulièrement vive à l’idée d’un retour au statut de saisonnier»
Vania Alleva

Et qu'en est-il du système de santé?
C'est un point tout à fait central. Environ la moitié des médecins en Suisse ont suivi leur formation à l'étranger. Plus d'un tiers du personnel soignant diplômé vient également de l'étranger. Le personnel soignant travaille déjà à la limite de ses capacités. L’initiative du chaos entraînerait l’effondrement du système de santé. Les hôpitaux et les maisons de retraite ne pourraient plus fonctionner.

L’UDC touche une corde sensible avec son initiative. Elle aborde de manière ciblée des thèmes tels que les embouteillages, les loyers élevés ou les soucis financiers. Pouvez-vous comprendre que beaucoup de gens espèrent que leur situation s’améliorera grâce à cette initiative?
Bien sûr. Car il y a des problèmes bien réels. Les loyers élevés, la hausse des primes d’assurance maladie ou les infrastructures surchargées préoccupent les gens. Mais l’UDC fait comme d’habitude: elle s’empare des problèmes existants et présente des solutions prétendument simples. Or, cette initiative mensongère ne résout aucun de ces problèmes. En ce qui concerne les loyers, par exemple, ce n’est pas la migration qui est le problème, mais la spéculation immobilière. On investit trop peu dans les constructions abordables. Et lorsqu’il s’agit de solutions concrètes – par exemple contre la spéculation ou pour la construction de logements durables –, l’UDC les combat. Il en va de même pour la durabilité ou le développement des transports publics. L’UDC parle certes de durabilité, mais bloque les mesures concrètes allant dans ce sens.

Mais l’initiative porte pourtant le mot «durabilité» dans son titre!
Le véritable objectif de l’UDC est un retour au statut de saisonnier. A l’époque, les personnes ne pouvaient rester que de manière limitée, n’avaient pas le droit de vivre avec leur famille et n’avaient pratiquement aucun droit. Avec la suppression de la libre circulation des personnes, les mesures d’accompagnement visant à protéger les salaires disparaîtraient également. L’UDC ne veut pas moins de personnes, mais plus de personnes avec moins de droits. Ce n’est pas une affirmation des syndicats, mais c’est écrit noir sur blanc dans le programme de l’UDC et cela ressort également du texte de l’initiative.

Dans quelle mesure?
L'initiative se base sur la «population résidante permanente». Ainsi, les personnes disposant d'un permis de séjour précaire – comme les saisonniers, les résidents de courte durée ou les frontaliers – ne sont pas prises en compte. L'initiative ne limite donc pas le nombre de personnes qui viennent travailler, mais le nombre de celles qui bénéficient de droits garantis.

Pourquoi l’UDC mise-t-elle sans cesse sur des campagnes xénophobes?
Parce que l’insécurité et les problèmes sociaux rendent les gens plus réceptifs aux réponses simplistes et à la politique du bouc émissaire. Notre tâche consiste à montrer sans relâche de quoi il s’agit réellement et pour qui l’UDC fait de la politique. Et la conseillère nationale UDC Katja Riem l’a clairement dit: «Nous ne sommes pas le parti des travailleurs.» L’initiative actuelle s’inscrit certes dans une longue série d’initiatives xénophobes – de Schwarzenbach à aujourd’hui –, mais elle est la plus extrême de toutes. Il s’agit de faire reculer les syndicats puissants, les conventions collectives de travail et les contrôles salariaux.

Mais certains syndicats ont, eux aussi, flirté à l’époque avec l’initiative Schwarzenbach. Comment leur position a-t-elle évolué?
Les syndicats ont beaucoup changé. Dans les années 1970, certains d’entre eux soutenaient eux aussi une politique de quotas, qui a finalement eu des répercussions négatives sur les salaires et les conditions de travail. Aujourd’hui, nous défendons une approche tout à fait différente: une Suisse ouverte, dotée d’instruments qui protègent tous les travailleurs, quelle que soit leur origine. Nous protégeons les salaires et les conditions de travail, pas les frontières. Nous ne nous laisserons pas diviser! La Suisse est une société diversifiée, et de nombreux secteurs ne fonctionneraient tout simplement pas sans les migrants – du bâtiment aux services en passant par la santé. Les syndicats reflètent eux aussi cette diversité.

Les sondages actuels montrent que le résultat sera serré. Comment évaluez-vous le risque que l’initiative soit acceptée?
Les sondages sont un signal d’alarme. Nous devons mener un travail de persuasion intense au cours des prochaines semaines. Il y a des personnes, même dans les milieux proches des syndicats, qui sympathisent avec l’initiative en raison de problèmes concrets ou d’un malaise général. Mais je constate régulièrement lors de discussions que, si nous expliquons ce que contient réellement le texte de l’initiative, cela déclenche une prise de conscience.

Quels arguments sont particulièrement efficaces?
Au sein de la base syndicale, c’est surtout l’atteinte à la protection des salaires et aux droits des travailleurs qui préoccupe. Les personnes issues de l’immigration réagissent de manière particulièrement vive à l’idée d’un retour au statut de saisonnier. Beaucoup connaissent encore cette réalité ou en ont entendu parler dans leur famille.

Que vous disent les personnes sans passeport suisse?
Surtout une grande consternation. Beaucoup ont du mal à croire qu’une initiative aussi inhumaine puisse bénéficier d’un tel soutien et faire l’objet d’un débat sérieux.

Vous-même avez un parcours migratoire, vos parents sont originaires d’Italie. Que vous inspire cette initiative?
Mon engagement syndical est étroitement lié à l’histoire de ma famille. C’est pourquoi ce débat me touche aussi personnellement. Il est difficile d’accepter qu’un pays prospère comme la Suisse doive mener de telles discussions et en même temps ne pas résoudre les vrais problèmes. Cependant, tout cela me motive à en faire encore plus et à aller à la rencontre du plus grand nombre de personnes possible.

Avez-vous parfois peur que l’initiative soit acceptée?
J’essaie de ne pas y penser. Pour moi, il n’y a pas de plan B. Cette initiative ne doit pas être acceptée. Mais bien sûr, on finit par se poser la question: dans quel pays vivrons-nous si une telle chose venait à s’imposer?

Dans ce débat, les syndicats font parfois front commun avec les associations patronales et les partis bourgeois. N’est-ce pas problématique?
Il existe différentes campagnes et différents arguments. Les associations patronales argumentent différemment de nous, les ONG encore différemment. Nous nous concentrons sur les droits des travailleurs, la protection des salaires et le risque d’exploitation. Mais nous sommes d’accord sur le fait que cette initiative provoquerait un chaos total.

Pour aller plus loin

Ils disent non à l'initiative «Pas de Suisse à 10 millions»

La recherche et les échanges académiques menacés par l’initiative du chaos

Etudiants dans une bibliothèque.

La mobilité étudiante et l’influence des chercheurs en Suisse pourraient être encore plus limitées. En jeu, la difficulté d’attirer et de retenir des talents mais aussi la crainte de l’isolement.

Sur Fribourg, la menace de douloureuses coupes budgétaires

Urne de vote

Le 26 avril prochain, la population doit se prononcer sur une loi cantonale prônant l’austérité. Un coup de sabre dans les prestations sociales et l’engagement environnemental que combattent syndicats, gauche et associations.

Je vote non à l’initiative anti-SSR

L'initiative «200 francs ça suffit!», c'est l'initiative anti-SSR. Celle-ci coupe la moitié des moyens du service public de radio et de télévision. Le service public, c'est donner...