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Un média alternatif pour contrer la montée du fascisme

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© Olivier Vogelsang

Dans leur petit studio au cœur de Lausanne, Aurèle et Roberta témoignent au nom du collectif des sept militants de Ragekit.

Les vidéos de Ragekit mettent en lumière des luttes sociales et des dérives autoritaires néolibérales. Un succès détonnant.

En plein cœur de Lausanne, le petit studio de Ragekit ressemble à un bonbon acidulé. Comme son nom ne l’indique pas, son décor est délibérément kitsch, coloré et joyeux, à l’image de ses vidéos. Sous ses apparences frivoles, le média alternatif offre, depuis plus d’une année, des analyses qui décortiquent la violence du système et amplifient les voix des mouvements militants. 

Ses sept chevilles ouvrières, nourries de sources politiques et historiques, vulgarisent avec intelligence et humour des sujets pourtant complexes et graves, avec pour but de toucher tous les milieux sociaux. Le succès de leurs vidéos a été relayé par les médias traditionnels surpris par leur audience: 2 millions de vues par mois selon leurs chiffres, 54 000 followers sur Instagram, 32 000 sur TikTok, 15 000 sur Facebook et 8000 sur YouTube. En quelques semaines, Ragekit a récolté un montant de plus de 100 000 francs pour garantir trois salaires pendant un an, consacré au montage des vidéos, et pour payer les charges courantes dont le loyer. Immersion avec deux de ses sept militants, Roberta et Aurèle, qui parlent d’une même voix.

Comment est née votre chaîne Ragekit et comment expliquez-vous son succès?

Son nom vient d’un détournement de «Rage Quit» des joueurs de jeux vidéo qui abandonnent la partie par dépit. Cette expression s’est étendue à des actes du quotidien. Nous, on a décidé qu’au contraire, face à la montée de l’extrême droite, on ne ragequit pas. On était aussi frustrés de la manière dont les médias suisses couvrent les luttes sociales et ça nous a motivés à créer nos propres contenus destinés au grand public. Quand on a lancé nos premières vidéos le 6 janvier 2025, on n’imaginait pourtant pas qu’un tel espace existait pour du journalisme engagé en Suisse romande. L’interview de Rima Hassan (eurodéputée française et activiste palestinienne, ndlr) a eu beaucoup d’écho. Pas grâce à nous bien sûr, mais grâce à elle. Un autre temps fort, c’est quand on a sorti une vidéo intitulée «Pourquoi autant d’ados meurent dans des courses poursuites?». On l’a montée sur la base d’études de criminologie, provenant surtout des Etats-Unis et de Grande-Bretagne, prouvant la dangerosité de cette méthode policière. On l’a publiée peu de temps après la mort de Camila à Lausanne. Puis, quand une autre course poursuite a tué Marvin, lui aussi adolescent, ses proches l’ont tellement partagée qu’elle est devenue virale, notamment sur TikTok. Les médias dominants, eux, se sont surtout intéressés à nous quand on a sorti une info sur le nombre de suicides dans les locaux de la police, basée simplement sur le rapport de la Commission des visiteurs du Grand Conseil (qui s’assure des conditions de détention des détenus, ndlr). 

Quels sont vos parcours?

Majoritairement universitaires, plus ou moins trentenaires, on travaille dans le social, la culture ou la médiation scientifique. On n’est pas journalistes, mais nos études universitaires nous ont appris une certaine méthodologie. On vient de différentes régions: Bienne, Fribourg, Lausanne, Rouen. On est issus, à part deux d’entre nous, de milieux familiaux modestes et peu politisés, plutôt à droite, voire très à droite. Depuis une dizaine d’années, on s’engage dans les milieux militants lausannois, contre le racisme structurel, les violences policières et pénitentiaires, le sexisme, le sans-abrisme... A la base, on a plutôt l’habitude d’écrire des tracts sur de simples fichiers Word. On s’est formés à la vidéo et au son sur le tas, en regardant des tutos sur internet.

Vous mariez des contenus hyperpointus, extrêmement documentés, et une forme un peu loufoque…

Le côté ludique de l’emballage, c’est l’envie de montrer que la lutte est nourrissante et de transmettre de l’espoir et de la force. Cet univers décalé et humoristique montre qu’on a du second degré et qu’on est ouverts à la discussion. Ne pas se prendre au sérieux sur la forme, c’est une manière de rendre le fond accessible, peut-être même attrayant. C’est un luxe d’avoir accès à de gros bouquins de théorie politique, de pouvoir lire des rapports de commissions du Grand Conseil, le blog du Musée national suisse – qui est vraiment super –, d’avoir des contacts avec beaucoup d’experts, d’historiens, d’organisations telles qu’Amnesty et Public Eye, des gens de terrain, des syndicats, des journalistes (WoZ leur a demandé une collaboration, ndlr), les archives de la RTS... On part de toutes ces informations sourcées, validées et complexes, puis on essaie de vulgariser, d’être populaires et accessibles. Ce qui ne signifie pas qu’on y arrive. N’empêche, c’est émouvant pour nous, car c’est la première fois que nos parents captent ce qu’on fait. 

Vos vidéos vont de quatre minutes à plus d’une heure, pourquoi ces deux formats?

Dans notre génération, on aime le très court, une petite vidéo le temps d’un trajet en métro par exemple; et le très long, c’est-à-dire des interviews et des débats de plusieurs heures, qu’on écoute en faisant la cuisine et le ménage.

Qui regarde Ragekit?

On ne collecte aucune donnée sur notre public, sinon celles que les réseaux sociaux affichent comme pour n’importe quel compte. Notre but est de toucher un public bien au-delà du monde militant. Les chiffres et les commentaires indiquent qu’on y arrive de plus en plus. Certains sujets, comme les violences administratives ou les violences pénales, concernent tellement de monde en Suisse (plus de 40% des emprisonnements sont dus à des amendes impayées) que ça étend beaucoup l’audience. Surtout que la chaîne pénale est très peu représentée dans les médias dominants.

Certaines personnes, qui nous suivent, sont plutôt en désaccord avec nous. On essaie de répondre à tout le monde et d’ouvrir le dialogue publiquement ou en privé. C’est essentiel de débattre avec la droite et l’extrême droite; pas avec les dirigeants, mais avec la population qui les soutient. Il faut ouvrir des espaces et accepter la lutte dans tous ses aspects, comprendre pourquoi les classes populaires votent contre elles-mêmes.

Quand on veut changer le système, n’est-ce pas paradoxal d’être sur TikTok et d’autres réseaux qui nourrissent les monstres de la tech? 

Au fond, on aurait préféré que des tracts suffisent. Malheureusement, dans le contexte actuel, des vidéos sur les réseaux sociaux ont plus d’impact. On joue le jeu, on se formate, on communique dans un espace régulé par le capitalisme et la bourgeoisie. Mais est-ce que c’est vraiment différent en dehors des réseaux sociaux? Reste que, si les robots automatisés de Meta font sauter Ragekit, on ne pourra pas faire grand-chose. Donc suivez-nous sur Telegram aussi. Il s’agit de trouver la bonne équation entre visibilité et sécurité. Nous avons donc le projet de créer notre propre site et même un magazine.

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